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Alsapan, l'art de transformer les crises en opportunités
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Alsapan, l'art de transformer les crises en opportunités

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En Alsace, une entreprise défie les cycles économiques depuis 70 ans. Le fabricant de meubles et de sols stratifiés Alsapan, principale filiale du groupe Strub, a bâti sa réussite sur une philosophie simple : investir quand les autres hésitent. Portrait d'un industriel qui ose aller à contre-courant.

Cécile Cantrelle, dirigeante du groupe Strub et d’Alsapan, sa filiale bois — Photo : Alsapan

Le slogan de Cécile Cantrelle, dirigeante du groupe Strub, résume la philosophie de sa filiale phare, Alsapan : "À contre-courant, et ça nous réussit". Ayant son siège social à Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin), l'entreprise alsacienne fait de l'audace une méthode : elle investit quand les autres hésitent et est parvenue, à plusieurs reprises dans son histoire, à transformer les crises en levier de croissance.

La stratégie réussit à ce fabricant de meubles en kit, de rangements modulaires, de plans de travail, de panneaux mélaminés et de sols stratifiés. Entre 2023 et 2025, il affiche 35% de croissance de son chiffre d'affaires (170 millions d'euros en 2025). Et l'industriel de 604 salariés continue de défier les cycles économiques, en injectant actuellement 50 millions d'euros dans ses capacités de production.

Des origines dans la reconstruction

L'histoire de cet industriel commence en 1946. Joseph Strub, menuisier-ébéniste, ouvre un atelier pour répondre à l'urgence de l'après-guerre : il faut reconstruire des logements, fabriquer du mobilier, redonner de la matière là où tout manque. En 1956, l'activité de l'atelier s'élargit aux portes isoplanes et l'entreprise se structure. Mais ce sont deux incendies, en 1962 et 1971, qui forgent sa culture : pour survivre, il faut rebâtir rapidement l'usine et en mieux. Le petit atelier se modernise et s'automatise. Chez Alsapan, la crise n'est jamais un arrêt, c'est un accélérateur.

Le tournant avec Ikea

En 1985, la PME alsacienne signe un partenariat clé : la fabrication de meubles en kit pour Ikea. Un choc culturel. Le géant suédois impose des standards de qualité, de coûts et ses volumes. Alsapan entre dans une nouvelle ère, celle de l'industrie mondialisée. Le partenariat structure encore l'entreprise aujourd'hui, expliquant une partie de sa stratégie : sécuriser des capacités pour un client locomotive, et investir pour éviter la pénurie.

L'offre évolue aussi : place aux rangements modulaires, adaptés à des logements plus petits et aux déménagements fréquents. Produire vite ne suffit plus, il faut de la flexibilité et de la robustesse.

Une scission et une recomposition

Dans les années 1990, l'histoire se complique. Alsapan est cédée à un fonds britannique. La famille Strub se divise : d'un côté, Alsapan poursuit son chemin dans le giron d'un financier british ; de l'autre, Marie-Élisabeth Lanoux et Jean-Jacques Strub créent EPI, une usine de revêtements de sol stratifiés à Marlenheim (Bas-Rhin). Alors que le marché se retourne, ils investissement lourdement. Pari gagnant : le parquet flottant supplante la moquette, la demande explose, l'usine d'EPI tourne à plein régime. Puis, en 2004, coup de théâtre : le duo de dirigeants rachète Alsapan. Le groupe se recompose, intégré et complémentaire.

Une défaite industrielle et une crise financière

Naviguer à contre-courant, c'est aussi accepter l'échec. Au début des années 2000, un procédé de collage pour les meubles en kit tourne au fiasco. Jean-Jacques Strub parlera d'une "défaite industrielle", rappelant que "l'audace doit parfois se teinter de modestie".

Mais le groupe persiste. Alors que beaucoup d'industriels réduisent à l'époque la voilure, Alsapan acquiert en 2000 le site de La Courtine (Creuse). Un pari logistique : 30 millions de francs injectés en machines numériques et en un hall de stockage de 5 000 m².

Même adepte du contre-courant, Alsapan n'échappe pas à la crise financière de 2008. Le chiffre d'affaires recule, l'activité du meuble comme celle des sols stratifiés s'effondre de 30%. L'usine historique de Dinsheim ferme et les activités sont transférées à une trentaine de kilomètres, à Erstein. La leçon est brutale : la compétitivité ne repose plus seulement sur l'outil, mais aussi sur la gestion des risques financiers, industriels et énergétiques. Une reconfiguration plus tard, Alsapan et EPI fusionnent sous l'étendard Alsapan et réorganisent les activités sur les sites.

L'énergie, un sujet qui devient vital

La crise de 2008-2009 ne bouscule pas seulement les carnets de commandes : elle oblige aussi le groupe à inventer une suite industrielle. Après la fermeture du site de Dinsheim, Jean-Jacques Strub fait alors un choix inattendu : ouvrir une nouvelle branche productive, loin du meuble, en lançant en 2009 Voltec Solar, dédiée à la fabrication de panneaux photovoltaïques. L'idée est double : parier sur un secteur émergent et recréer de l'emploi industriel : 102 postes à la clé.

Plus d'une décennie plus tard, cette diversification prend un relief particulier. Après 2022, la crise ukrainienne fait doubler la facture d'électricité du groupe, de 4 à 8 millions d'euros. La réponse combine plusieurs leviers : achat d'énergie jusqu'à trois ans à l'avance, suivi continu des marchés, mais aussi montée en puissance des outils internes.

Voltec Solar couvre aujourd'hui environ un quart de la consommation du groupe, tandis que les sites s'appuient également sur des chaudières alimentées par les poussières de bois. En parallèle, Alsapan structure sa trajectoire avec le programme DREAM, lancé en 2020, pour réduire déchets, consommation de ressources et émissions : ici, la transition énergétique n'est pas un supplément d'âme, mais une condition de compétitivité.

150 emplois attendus en 2027

La gestion de la problématique énergétique permet de nouveau à Alsapan de se projeter. L'entreprise investit aujourd'hui 50 millions d'euros dans plusieurs sites (dont 35 millions d'euros à Erstein). Là encore, le groupe fonce quand d'autres tergiversent : l'investissement industriel est freiné en France par la crise politique et les tensions géopolitiques tandis que le marché de l'ameublement recule (-5,1% de chiffre d'affaires en 2024, selon l'Institut IPEA). Alsapan prévoit, lui, la création de 150 emplois d'ici à 2027. Plus que jamais, dans un monde teinté d'incertitudes, le futur ne se prédit pas chez Alsapan, il se construit.

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