Alexandre Fayeulle (Advens) : "La vulnérabilité est un levier stratégique de transformation pour les entreprises"
Interview # Cybersécurité # Engagement sociétal

Alexandre Fayeulle dirigeant fondateur d’Advens et du mouvement Vulnérable "La vulnérabilité est un levier stratégique de transformation pour les entreprises"

Dirigeant d’Advens, une PME lilloise de cybersécurité, et fondateur du mouvement Vulnérable, Alexandre Fayeulle plaide pour une révolution culturelle dans l’entreprise. À contre-courant des codes traditionnels du leadership, il défend la vulnérabilité comme un levier stratégique de transformation, d’innovation et de performance durable, y compris – et surtout – en période de crise.

Alexandre Fayeulle, fondateur et dirigeant de la PME lilloise Advens, ainsi que du mouvement Vulnérable — Photo : Géraldine Aresteanu

Vous êtes le fondateur et le dirigeant de la PME lilloise Advens, un acteur de la cybersécurité. Vous êtes aussi le fondateur de Vulnérable, un mouvement qui veut réhabiliter la vulnérabilité au sein de la société et notamment des entreprises. En quoi est-ce nécessaire ?

La définition de la vulnérabilité est particulièrement mal appréciée dans notre société. Elle est assimilée à de la faiblesse, de la souffrance, de la précarité, etc., soit uniquement à des notions négatives. Elle devient ainsi une réalité cachée, étouffée, alors même que la vulnérabilité nous concerne tous. Nous sommes tous susceptibles, un jour, d’être blessés ou de disparaître. Quand la société masque la vulnérabilité, les personnes concernées vivent dans la peur, la souffrance et l’isolement. Quand cette vulnérabilité est au contraire dévoilée et acceptée, elle peut devenir un puissant levier de transformation et d’innovation. C’est une ressource qui est sous-exploitée, à la fois de manière individuelle et collective.

Auriez-vous une illustration, notamment dans le monde de l’entreprise ?

La prise en compte de la vulnérabilité se joue d’abord au sein du Comex. C’est un sujet stratégique pour les entreprises de toute taille, confrontées aujourd’hui à des enjeux majeurs de transition et de mutation. Pour accélérer les révolutions nécessaires, comme celle de l’IA dans le domaine technologique, l’acceptation de nos vulnérabilités est indispensable. Je vais prendre l’exemple d’Advens (75 M€ de CA, 600 collaborateurs, NDLR), puisque l’entreprise mène un exercice grandeur nature sur la vulnérabilité. Après avoir multiplié par trois son chiffre d’affaires entre 2021 et 2024, Advens traverse aujourd’hui une crise de croissance. Celle-ci s’inscrit dans un contexte politique et économique fortement tendu. Plus vite la direction reconnaît que l’entreprise est vulnérable, plus vite elle mobilise l’énergie nécessaire pour s’adapter à une situation qui impose sa transformation. Face à une crise, le premier réflexe est de résister. Une quantité considérable d’énergie est alors dépensée pour tenter de revenir à une situation antérieure. Or, c’est impossible. Dans la durée, ce phénomène est épuisant. Les crises interviennent pour marquer la fin d’un cycle. Plus vite une entreprise accepte le changement, plus vite elle est susceptible de trouver la bonne configuration pour s’adapter.

Est-ce difficile pour un dirigeant de lâcher prise sur ce genre de sujet ?

Les personnes faisant ces expériences de vulnérabilité — et que l’on qualifie à tort de faibles — disposent d’un potentiel que beaucoup n’ont pas. Le réflexe actuel dans les entreprises est d’écarter les personnes considérées comme faibles, alors qu’elles sont les plus à même de gérer les situations de vulnérabilité. Ma propre expérience de la maladie — un cancer incurable — m’a rendu plus lucide en tant que dirigeant. J’observe cette crise de croissance que traverse Advens avec distance, lâcher prise et recul. J’accueille cette crise comme un marqueur de changement de cycle : il ne sera plus possible de retrouver nos précédents niveaux de croissance et de rentabilité en conservant le même système. Il faut en créer un nouveau. Le fait d’accepter cette vulnérabilité de l’entreprise permet de la reconfigurer plus rapidement, afin qu’elle soit prête à profiter du prochain cycle de croissance. Cela concerne les pratiques managériales, le modèle de leadership, la culture d’entreprise, les process et, plus largement, la réflexion stratégique, notamment autour de l’IA. En acceptant ma propre vulnérabilité par rapport à la maladie, j’ai beaucoup grandi face à tout ça. Ce mouvement est d’autant plus indispensable que les révolutions technologiques accélèrent avec l’IA. Pour que cela reste sous contrôle, il faut déployer le potentiel des humains et la vulnérabilité en est l’un des leviers.

Quelles sont les actions menées par le mouvement Vulnérable ?

La première étape touche à sa fin. Elle a démarré avec la sensibilisation du grand public, grâce à une campagne de communication durant le Vendée Globe, d’octobre 2024 à février 2025. Puis il y a eu d’autres relais de sensibilisation, de septembre à décembre 2025, comme une exposition photo itinérante de grands dirigeants témoignant de leur propre expérience de vulnérabilité. Ou la sortie de mon livre sur le sujet (Vulnérable, paru en octobre 2025 aux éditions Tallandier, NDLR). Nous avons également créé un guide pratique en ligne, téléchargeable gratuitement, afin de donner aux entreprises les moyens de s’emparer de la vulnérabilité en toute autonomie. Enfin, nous avons mis en place une tribune qui appelle les dirigeants à oser la vulnérabilité en entreprise, avec plus de 700 signataires et qu’il est toujours possible de ratifier.

Quelles sont les prochaines grandes étapes ?

Le mouvement a déjà sensibilisé plus de 250 000 personnes et vu plus de 1 250 dirigeants s’engager. Nous allons continuer à diffuser le virus de la vulnérabilité. La prochaine étape sera celle du déploiement opérationnel. Cela passera par exemple par la mise en place d’un dispositif avec France Travail, mais aussi par le partage de retours d’expérience sur le sujet. Jusqu’à présent, j’ai porté le projet Vulnérable. L’idée est maintenant de recruter une figure de proue pour poursuivre le développement de ce mouvement, notamment auprès des entreprises.

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