Seine-Maritime

Industrie

Enquête Comment Port-Jérôme a développé une stratégie industrielle gagnante

Par Sébastien Colle et Isabelle Evrard, le 16 mai 2022

Orientée depuis de nombreuses années vers une industrie raisonnée, la stratégie de la zone industrielle de Port-Jérôme, en Seine-Maritime, porte ses fruits avec l’annonce de l’implantation de plusieurs projets d’envergure sur son territoire. Le dernier en date, celui de l’américain Eastman, présente l’un des plus importants projets du pays en matière d’industrie, avec à la clé un investissement de 850 millions d’euros.

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, s’est rendu en mars sur le site Air Liquide de Port-Jérôme pour annoncer le soutien de l’État au projet "Normand’Hy" de production d’hydrogène renouvelable de l’industriel.
Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, s’est rendu en mars sur le site Air Liquide de Port-Jérôme pour annoncer le soutien de l’État au projet "Normand’Hy" de production d’hydrogène renouvelable de l’industriel. — Photo : Sébastien Colle

Le 17 janvier 2022, 21 investissements étrangers en France (pour un total de plus de 4 milliards d’euros) étaient annoncés par le gouvernement dans le cadre de la cinquième édition de l’opération "Choose France". L’événement, instauré depuis 2019 par le président Macron, vise à présenter et expliquer aux grandes entreprises internationales les avantages à venir s’installer en France. Parmi les nouveaux investissements présentés lors de l’édition 2022, celui du groupe américain Eastman a particulièrement retenu l’attention des Normands avec l’annonce d’un projet de 850 millions d’euros dans sa première usine française, sur la zone de Port-Jérôme-sur-Seine, en Seine-Maritime.

Territoire historiquement industriel (36 % de son poids économique est lié à l’industrie), la plateforme de Port-Jérôme comprend plus d’une centaine d’entreprises soit plus de 10 000 emplois directs (dont les sous-traitants). Labellisée "Parc d’activités Normandie Responsable" et "Territoire d’industrie", la zone entend associer écologie industrielle et économie circulaire en privilégiant le développement de projets industriels qui œuvrent en faveur de l’hydrogène décarboné, du recyclage et la valorisation des déchets.

L’investissement historique de l’industriel américain Eastman

Après plusieurs mois d’échanges avec la Région Normandie et les services de Caux Vallée de Seine, l’entreprise américaine Eastman (14 000 collaborateurs dans le monde, 10,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2021), basée à Kingsport dans le Tennessee, aux États-Unis, a choisi donc le site de Port-Jérôme-sur-Seine, en Seine-Maritime, pour implanter la plus grande usine au monde de recyclage plastique. L’entreprise américaine projette d’investir jusqu’à 1 milliard de dollars (850 millions d’euros) dans la construction de cette usine qui permettrait de recycler environ 160 000 tonnes de déchets polyester difficilement recyclables (comme le PET ou les textiles colorés ou dégradés) par an.

Hormis la gigafactory de batteries électriques de Renault et Envision à Douai (Nord), il s’agit de l’investissement étranger le plus important de ces trente dernières années en France. Selon la Région Normandie, qui a dirigé les tractations avec les Américains via son agence de développement, "ce résultat a été obtenu dans un contexte de très forte concurrence avec d’autres régions françaises. La Normandie et le site de Port-Jérôme-sur-Seine offrent une proximité d’approvisionnement en déchets de polyester pour la matière première, l’espace requis pour une installation de cette envergure, l’infrastructure nécessaire pour de larges opérations mais aussi une qualité d’accompagnement et une implication dans le projet qui ont fait la différence."

Quand l’économie circulaire fait la différence

Mark Costa, PDG d’Eastman (USA) : "La Région Normandie a une stratégie environnementale de long terme très ambitieuse, qui est alignée avec notre propre orientation stratégique."
Mark Costa, PDG d’Eastman (USA) : "La Région Normandie a une stratégie environnementale de long terme très ambitieuse, qui est alignée avec notre propre orientation stratégique." - Photo : Eastman/DR

Lors du sommet Choose France, le PDG d’Eastman, Mark Costa, avait rencontré le président français Emmanuel Macron pour lui exposer son projet d’implantation en France : "Nous avions présélectionné trois sites (notamment dans le Grand Est) sur le territoire français. Notre choix s’est porté sur Port-Jérôme-sur-Seine parce qu’il offrait les éléments essentiels à la construction et l’exploitation d’une installation de cette ampleur. Nos opérations de recyclage moléculaire devront s’appuyer sur une main-d’œuvre hautement qualifiée et Port-Jérôme-sur-Seine dispose de cette main-d’œuvre", justifie le dirigeant, qui se félicite de la rapidité avec laquelle les tractations avec la France ont été menées.

L’environnement industriel régional orienté vers l’économie circulaire a également joué un rôle prépondérant dans le choix du spécialiste du recyclage des plastiques, assure Mark Costa : "La Région Normandie a une stratégie environnementale de long terme très ambitieuse, qui est alignée avec notre propre orientation stratégique."

La future usine de recyclage utilisera le procédé de "polymérisation sur place" : grâce à cette méthode, les déchets de polyester difficiles à recycler seront triés et "dépolymérisés" en un seul endroit.

Des projets créateurs d’emplois

Les retombées économiques seront très importantes pour le territoire normand, selon les prévisions d’Eastman : au-delà du montant d’investissement, 350 emplois directs et 1 500 emplois indirects devraient être créés dans les secteurs du recyclage, de l’énergie et des infrastructures, d’ici à 2025. De quoi renforcer une filière stratégique pour le territoire. "L’importance de ce projet et son caractère international […] valident les choix faits en matière d’industrie raisonnée", souligne Hervé Morin, président de la Région Normandie.

Une stratégie d’économie circulaire qui a su séduire également Air Liquide. L’énergéticien français a annoncé, le 8 mars dernier, le lancement de son projet Normand’Hy de production d’hydrogène renouvelable à grande échelle, avec le soutien de l’État français, et sous couvert de la validation finale de la Commission européenne (Air Liquide fait partie des 15 projets français sélectionnés pour faire partie du Projet important d’intérêt européen commun (PIIEC) sur l’hydrogène). Cet électrolyseur d’une capacité initiale de 200 mégawatts devrait notamment alimenter en hydrogène renouvelable (l’électrolyse de l’eau n’émet pas de dioxyde de carbone) la raffinerie normande de TotalEnergies. Il sera construit dans le cadre d’un partenariat entre Siemens Energy et Air Liquide. L’électrolyseur d’Air Liquide sera l’un des premiers de cette taille en exploitation dans le monde, et destiné à décarboner l’industrie et la mobilité. L’arrivée d’Eastman et d’Air Liquid s’inscrit également dans la continuité d’une démarche environnementale ambitieuse, menée conjointement par le territoire et la Région en faveur d’une industrie décarbonée. "Tous ces projets permettront de développer de nouvelles filières de recyclage sur le territoire et de créer de véritables opportunités professionnelles pour la population locale".

Une situation géographique privilégiée et des atouts fiscaux

La zone industrielle de Port-Jérôme-Gravenchon compte déjà une centaine d’entreprises.
La zone industrielle de Port-Jérôme-Gravenchon compte déjà une centaine d’entreprises. - Photo : Gérard - CC BY-SA 4.0

Le groupe Eastman et Air Liquide ne sont pas les seuls à s’intéresser au site de Port-Jérôme-sur-Seine. La société havraise Plastic Energy et ExxonMobil développent un projet commun au cœur de la zone industrielle de Port-Jérôme. Spécialisé dans le recyclage des plastiques, Plastic Energy souhaite construire et exploiter une usine de recyclage de pointe adjacente au complexe pétrochimique (cinq usines - 2 300 salariés) d’ExxonMobil à Notre-Dame-de-Gravenchon. Le projet de recyclage, l’un des plus avancés en France, transformera les déchets plastiques post-consommation en matière première pour la fabrication de polymères de qualité vierge. L’usine aura une capacité initiale de traitement de 25 000 tonnes de déchets plastiques par an, et prévoit d’augmenter jusqu’à 33 000 tonnes. Le projet a reçu le soutien financier du gouvernement, dans le cadre de son Plan de relance, ainsi que celui de l’Agence nationale de la cohésion des territoires. La mise en service de l’usine est annoncée pour 2023.

Virginie Carolo-Lutrot, maire de Port-Jérôme-sur-Seine, présidente de Caux Seine Agglo
Virginie Carolo-Lutrot, maire de Port-Jérôme-sur-Seine, présidente de Caux Seine Agglo - Photo : Caux Seine Agglo

Pour Virginie Carolo-Lutrot, maire de Port-Jérôme-sur-Seine, présidente de Caux Seine Agglo et vice-présidente aux finances de la Région Normandie, l’annonce de ces multiples projets sur la zone industrielle de Port-Jérôme, tient avant tout à sa situation géographique. "La ZAC, avec ses 200 hectares de réserve foncière, dispose à la fois d’atouts logistiques avec la Seine et le fret fluvial, la proximité des autoroutes A 29 et A 13, mais également un bouclage ferroviaire complet avec possibilités d’acheminer directement des wagons sur site. Par ailleurs, nous maîtrisons très bien les délais de traitement des dossiers et c’est souvent un élément essentiel dans les tractations avec les industriels." L’élue met également en avant l’écosystème du site et les synergies entre les entreprises de la zone : "Nous avons un gros tissu de grands groupes mais aussi de TPE-PME, capables de construire des usines et de les faire fonctionner : maintenance, instrumentation, robotique, chaudronnerie… tous les secteurs sont présents sur la zone." Port-Jérôme-sur-Seine dispose aussi d’un atout fiscal, puisque la zone bénéficie d’un zonage d’aide à finalité régionale (AFR) qui permet aux entreprises d’obtenir une exonération sur l’impôt des sociétés pendant deux années (puis en partie sur les trois années suivantes) ainsi qu’une exonération totale ou partielle de la cotisation foncière des entreprises pendant cinq ans maximum.

En concurrence avec Loop Industries

Le Canadien Loop Industries envisage d’implanter sa première usine européenne Infinite LoopMC à Port-Jérôme. Il a annoncé, début 2022, vouloir investir 250 millions d’euros pour la construction d’une usine de recyclage de plastique PET.
Le Canadien Loop Industries envisage d’implanter sa première usine européenne Infinite LoopMC à Port-Jérôme. Il a annoncé, début 2022, vouloir investir 250 millions d’euros pour la construction d’une usine de recyclage de plastique PET. - Photo : Loop industries

Le Canadien Loop Industries, avait également déclaré s’intéresser au site de Port-Jérôme : spécialisé, à l’instar d’Eastman et de Plastic Energy, dans le recyclage du plastique, l’industriel canadien associé à Suez souhaiterait y implanter sa première usine européenne Infinite LoopMC. Il a annoncé, début 2022, vouloir investir 250 millions d’euros pour la construction d’une usine de recyclage de plastique PET, qui entrent dans la composition des emballages alimentaires. Au total, 180 emplois pourraient être créés, pour une mise en service de l’usine en 2025.

Une annonce que Virginie Carolo-Lutrot accueille toutefois avec prudence. "Dès le départ, Eastman et Loop Industries connaissaient leur volonté d’installation respective. Eastman s’est montré beaucoup plus proactif dans les compromis et les signatures alors que Loop Industries était toujours en étude et communiquait beaucoup moins que son concurrent. Le dialogue s’est montré très technique avec Loop Industries et beaucoup plus politique avec Eastman. Il s’agit d’un cas de concurrence industrielle : c’est la première fois depuis des années que nous avons deux projets en lice pour le même site. A priori, si Eastman s’installe, Loop Industries ne viendra pas. Mais les tractations avec l’État et la Région sont toujours en cours. Rien n’est encore acté, Port-Jérôme dispose d’autres terrains qui pourraient intéresser Loop Industries", nuance la présidente de Caux Seine agglo, qui annonce travailler avec d’autres industriels pour de futures implantations potentielles sur le site.

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