Hauts-de-France

Conjoncture

Interview Jean-Pierre Letartre : « La crise du Covid va engendrer un capitalisme plus raisonné, qui respecte le territoire »

Entretien avec Jean-Pierre Letartre, président du groupe IRD

Propos recueillis par Elodie Soury-Lavergne - 23 décembre 2020

Président du groupe de capital-investissement lillois IRD, du campus patronal et entrepreneurial Entreprises & Cités, du cercle d’influenceurs lillois Comité Grand Lille, du réseau Alliance dédié à la croissance responsable ou encore ex-dirigeant d’EY France, Jean-Pierre Letartre est très impliqué dans la transformation de l’économie des Hauts-de-France. Il livre son regard sur les grands enjeux qu’elle suscite et la manière dont les Hauts-de-France ont commencé à y répondre.

Jean-Pierre Letartre, président d'Entreprises & Cités.
Jean-Pierre Letartre, président d'Entreprises & Cités. — Photo : Entreprises & Cités

Selon vous, comment la crise sanitaire du coronavirus a-t-elle marqué l’économie des Hauts-de-France en 2020 ?

Jean-Pierre Letartre : Dans cette crise sanitaire, il y a des choses qui ne s’appliquent pas qu’aux Hauts-de-France mais à l’économie française de manière globale. Je constate que cette crise est avant tout un accélérateur de tendances économiques existantes, plutôt qu’un événement à l’origine de nouvelles tendances. L’un des enjeux majeurs de la période actuelle, c’est la technologie. Et pas seulement la transformation numérique, mais aussi l’intelligence artificielle, etc. D’une certaine façon, cette crise sanitaire a rendu populaire le digital. Participer à une rencontre en visioconférence aujourd’hui n’étonne plus personne, tout comme la notion de télétravail. Cette crise a également remis la RSE sur le devant de la scène, alors qu’elle aurait pu repasser au bas de la pile des dossiers. C’est même devenu un vrai levier de la relance.

Est-ce un phénomène que vous avez constaté durant la dernière édition du World Forum for a Responsible Economy (ou Forum Mondial de l’Économie Responsable), qui s’est tenue mi-octobre ?

Cette édition 2020 du World Forum se voulait le moteur d’une transition vers une économie plus responsable. Elle a eu la particularité de se tenir à 100 % en ligne et est venue renforcer une conviction que j’avais déjà. Nous avons réuni 4 000 personnes durant ce forum, et la plénière d’ouverture a été vue par 50 000 personnes. Je constate que la RSE devient un critère de décision et un élément de la performance de l’entreprise sur la durée. C’est un phénomène que je ressens chez les chefs d’entreprise que je rencontre. Le système capitaliste prend désormais le développement durable en compte, c’est lié à l’attractivité que cela confère aux produits, mais aussi à l’attractivité des entreprises elle-même auprès des talents. Ne pas avoir de démarche responsable aujourd’hui, c’est prendre un risque pour la performance de l’entreprise.

Outre l’accélération de certaines tendances déjà connues, la situation actuelle reste tout de même inédite pour les chefs d’entreprise. Quelles conséquences cela engendre-t-il ?

Le confinement est une tendance nouvelle, créée par cette crise. Il a été décidé d’arrêter l’économie pour sauver la santé publique. De placer cette dernière au-dessus de tout. Ça pose vraiment question. Est-ce que cela veut dire que si un événement comme l’explosion de l’usine AZF se reproduit, on confine tout le Sud-Ouest ? Un risque sanitaire peut donc stopper l’économie du jour au lendemain, et ce à l’échelon mondial. Quand on est chef d’entreprise, c’est un risque qu’il faut désormais prendre en compte. Les dirigeants doivent à présent se frayer un chemin entre la santé au-dessus de tout et le risque zéro, sachant que le risque judiciaire finit de toute façon par influencer les positions qui sont prises… Le rôle du dirigeant, qu’il soit politique, public ou privé, c’est de savoir trouver la ligne de crête. C’est aussi toute la complexité du management à l’heure actuelle.

Quels ont été les impacts spécifiques de cette crise sanitaire sur l’économie des Hauts-de-France ?

Nous avons subi cette crise sanitaire avec les forces et les faiblesses de cette région, qui a un sens du collectif important. Cela a été particulièrement mis en avant par les initiatives autour des masques, comme celle portée par l’entreprise Lemahieu, par exemple. Cette crise a accéléré une dimension collective qui existait déjà dans la région. Le monde est tellement complexe qu’on ne peut désormais plus agir seul, il faut être plusieurs pour qu’un projet fonctionne. La région Hauts-de-France a également cette chance, pour traverser la crise actuelle, d’avoir une économie qui ne repose pas sur un seul grand secteur d’activité. Mais elle affiche aussi de fortes disparités en termes de niveau de vie, la crise risque de creuser cet écart, ainsi qu’en termes de formation et de compétences.

Que pensez-vous de la perfusion massive des entreprises par le gouvernement ?

L’option retenue par le gouvernement pour faire face à cette crise, est d’injecter massivement de l’argent dans les entreprises, notamment pour maintenir les emplois grâce au dispositif du chômage partiel. C’est une des grandes différences avec la crise de 2008, qui a été marquée par de nombreuses restructurations et beaucoup de licenciements… Avec cette conséquence : au moment de la reprise, les entreprises ont manqué de compétences. Je considère que le choix actuel est meilleur, mais il a tout de même ses limites. Il n’est pas possible d’avoir 50 % des salariés de ce pays payés par l’Etat. Du côté des entreprises, même avec ce type de dispositifs, il arrive que la situation ne soit plus tenable. Parfois, il vaut mieux arrêter, plutôt que de continuer à soutenir une activité qui ne pourra plus rebondir…

Une vague de faillites est d’ores et déjà annoncée pour 2021…

C’est vrai qu’aujourd’hui il y a de grosses inquiétudes. On s’attend à des plans de licenciements, des redressements judiciaires et à la mort d’entreprises. Il faut préparer cette période-là. Je suis un pessimiste du diagnostic et un optimiste de l’action. Non seulement, il faut préparer le remboursement des PGE (prêt garanti par l’État, NDLR), mais il y a aussi la question des investissements. Il n’est pas possible pour les entreprises de se contenter de rembourser en 2021, elles doivent continuer à investir dans leur transformation numérique ou sur le volet de l’économie responsable. Pour cela, il leur faut des moyens financiers. Le groupe IRD travaille sur le sujet, avec la mise en place de mécanismes qui permettront de financer, dès l’année prochaine, la nécessaire transformation des entreprises. Il faut aussi se pencher sur l’emploi et la formation : nous avons besoin d’accélérer les initiatives pour former aux métiers du numériques : codeurs, data scientists, etc. Sans la crise, ces initiatives auraient eu lieu, mais sur un temps plus long. Enfin, il faut rendre le marché du travail plus flexible, en facilitant le prêt de collaborateurs entre entreprises. Celles qui sont en suractivité pourront ainsi faire appel aux salariés des entreprises en sous-activité, pour éviter les licenciements. Le groupement d’employeurs Alliance Emploi est en train de développer une plateforme en ce sens, qui sera lancée prochainement.

Comment se porte le moral des dirigeants que vous croisez au quotidien ?

Il n’est pas bon en ce moment, parce que l’incertitude est une chose terrible, même lorsque les entreprises fonctionnent bien. Il faudrait une pincée de confiance en plus. La réaction de l’État a été très forte vis-à-vis des entreprises, tout le monde le reconnaît. La France est un pays qui a érigé en règle de vie le fait d’avoir un État protecteur fort, et j’y suis d’ailleurs favorable, donc nous devrions mieux fonctionner que d’autres dans ce contexte… Il faut toutefois redonner de la confiance. Quant aux entreprises, elles ne doivent pas se concentrer uniquement sur la sortie de la crise, mais continuer à se transformer pour répondre aux enjeux qui étaient déjà là avant, à savoir le digital et la RSE. On peut sortir d’une crise soit renforcé, soit détruit. Les chefs d’entreprise doivent être prêts à prendre le vent dès qu’il soufflera de nouveau. Pour moi, les dirigeants sont parfaitement conscients de cela. Après, certains secteurs ne savent pas s’il va y voir à nouveau du vent…

Croyez-vous que la crise puisse engendrer des mutations profondes et durables de l’économie ?

Je ne crois pas, entre autres, que cette crise signe la fin des échanges mondiaux ou de la mondialisation. Il va sûrement être nécessaire d’arrêter les exagérations, comme un produit qui fait trois fois le tour du monde par exemple. La mondialisation va se poursuivre, mais de manière différente, plus raisonnée. C’est la même chose pour le capitalisme, nous nous acheminons vers un capitalisme plus raisonné, caractérisé par la recherche de la performance sur la durée et qui respecte le territoire. Nous avons voulu obtenir des performances sur des temps trop courts, ce qui était une bêtise. Il faut revenir à cette idée que la réalité de la performance dans les entreprises, c’est la durée. Ça ne se mesure pas à la nanoseconde. C’est un changement qui n’est pas simple à opérer, car les attentes des actionnaires doivent s’orienter vers des temps plus longs. Dans un monde où nous disposons de nombreux indicateurs chiffrés, ce qui est fondamental c’est la notion de mesure, mais aussi de durée de la mesure. Je constate qu’il y a un peu plus de fonds d’investissement qui adoptent cette position et le déclarent officiellement.

Jean-Pierre Letartre, président d'Entreprises & Cités.
Jean-Pierre Letartre, président d'Entreprises & Cités. — Photo : Entreprises & Cités

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