Ressources humaines

Recruter un chief happiness officer : outil de la performance ou gadget ?

Par Cyrille Pitois, le 17 mai 2018

Le bonheur au travail doit-il faire son entrée dans l’organigramme de l’entreprise ? Gadget ou fonction transversale du comité de direction, le « chief happiness officer » ou CHO pourrait devenir une pièce maîtresse de la performance, pourvu qu’on ne le cantonne pas au rôle d’organisateur de tournois de baby-foot.

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Brunehilde Thako est happiness manager pour l’entreprise Médiaveille à Rennes. Dans cette agence de stratégie digitale qui emploie 170 personnes, la préoccupation bonheur s’est développée en écho à la communication interne. Petits-déjeuners et cadeaux de bienvenue, élaboration d’un livret d’accueil, mise en place de tutorat : Brunehilde multiplie d’abord les initiatives à destination des nouveaux collaborateurs. Jusqu’à faciliter le déménagement d’un salarié muté de Paris vers la Bretagne, en l’aidant à vendre un bien immobilier ou à trouver une école pour ses enfants.

Brunehilde résume son action : « Chercher toutes les solutions qui seront les plus appréciées par le plus grand nombre. Je travaille sur l’adhésion et l’implication du salarié. C’est de l’optimisation du capital humain ». Elle pilote aussi des groupes d’expression des salariés sur la gestion de la qualité de vie au travail. Un baromètre hebdomadaire du bien-être au travail a ainsi été mis au point. « Dans un moment de fort développement de la société, la démarche permet de maintenir l’ADN de l’entreprise et son ambiance initiale. Avoir des experts qui sont bien dans leur travail, c’est aussi limiter le turn-over. Au final, c’est favorable au client. »

Effet de mode

Directeur des ressources humaines adjoint pour la Société Bretonne de Volaille, une filiale de LDC qui compte 3 200 salariés, Pierre Baudhuin regarde le développement de cette nouvelle fonction de CHO avec une pointe d’ironie. « RH, cela peut aussi vouloir dire rendre heureux ! » Le DRH rigoureux rappelle que le sujet de la qualité de vie au travail est délimité par des textes et que la préoccupation doit rester au cœur des fonctions de la RH et du management de l’entreprise. « Créer une fonction juste pour créer du lien, ça me pose question. S’exprimer sur sa charge de travail, sur le lien entre vie au travail et vie personnelle, ça passe par les responsables ressources ou relations humaines. » Hors-jeu le CHO ? « La fonction est un effet de mode. Mais la thématique reste un sujet de fond », concède Pierre Baudhuin.

« 95 % des chief happiness officer sont des collaborateurs en reconversion ou des débutants. Ils n’ont ni budget, ni levier d’action »

Laurence Vanhée confirme : « C’est une tendance de fond. Mais il faut distinguer les vrais CHO des faux ! » Cette ancienne chef du bonheur au ministère de la Sécurité sociale en Belgique, fait aujourd’hui dans le conseil au sein du cabinet belge Happyformance. Pour elle, un CHO doit impérativement être membre du comité de direction et faire le pont entre les ressources humaines, la communication interne, une partie de la com' externe et même le marketing. « 95% des CHO sont des collaborateurs en reconversion ou des débutants. Ils n’ont ni budget, ni levier d’action. On les cantonne à organiser des anniversaires ou des tournois de baby-foot et à alimenter la communication interne sur Internet. On achève bien les CHO ! »

A contrario, Laurence Vanhée peut citer des exemples d’entreprises comme Kiabi ou la Maif où le chef du bonheur a pleinement joué son rôle. « Le vrai CHO transforme toute l’organisation. » Ce qui n’est pas sans lien avec le concept d’entreprise libérée d’Isaac Getz. Il bouscule le temps de travail, les espaces et l’environnement de travail et favorise même une certaine liberté dans les rôles. « Il agit en fonction d’une logique de projets plutôt que de maintenir une organisation en silo. » La liberté n’exclut pas la responsabilité déterminée dans le périmètre d’une équipe qui fixe et évalue elle-même et collectivement ses performances.

Sincérité, courage et rock’n roll

Le mode d’emploi ? « Il faut aborder la démarche avec sincérité et courage. C’est assez rock’n roll. On met tout à plat et on retire ce qui ne fait pas sens », prescrit Laurence Vanhée. Et de citer la compagnie d’assurances Maif : « Dans un marché de l’assurance très lissé, la Maif a réussi à se distinguer sur le champ de la relation client. La différence avec la concurrence se fait sur le contact. Et des salariés heureux, ça fait des clients heureux ! »

Pour démarrer le process de bonheur au travail, le conseil est simple : « Lancer un appel à volontaires et démarrer avec ceux qui sont enthousiastes, cela évite de perdre du temps à convaincre. Puis arrêter de penser à leur place: liberté + responsabilité = bonheur + performance. »  

Le CHO est-il réservé aux start-up qui se développent ? « Des employeurs comme l’Unicef ou des bailleurs sociaux y sont passés. Petites ou grosses entreprises, nouvelle économie ou production industrielle, ce n’est pas plus compliqué. Le besoin est universel ! », plaide Laurence Vanhée.


À retenir

Le chief happiness officer fait partie de ces nouveaux métiers nés dans la Silicon Valley, et qui commence à se développer en France. Ces « responsables du bonheur » dans l’entreprise ne sont parfois que de simples animateurs. Mais certaines structures ont fait de cette fonction le pivot de leur organisation.

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