Haute-Savoie

Mécanique

Enquête Les décolleteurs se cherchent un avenir post-automobile

Par Déborah Berthier, le 11 juillet 2022

Alors que le Parlement européen vient de voter la fin de la voiture thermique en 2035, le secteur du décolletage, fortement concentré dans la Vallée de l’Arve en Haute-Savoie, qui dépend encore à près de 50 % du marché automobile, tente de se réinventer, tout en faisant face à une pénurie de matériaux, qui freine rudement certains acteurs de la filière.

Depuis près de deux ans, près des 450 salariés du site de Marnaz sont en chômage partiel deux jours par semaine.
Depuis près de deux ans, près des 450 salariés du site de Marnaz sont en chômage partiel deux jours par semaine. — Photo : Stephane Cande / Bontaz

En mars 2020, leur activité avait été brutalement stoppée. Commandes suspendues, usines quasi à l’arrêt, salariés au chômage partiel. Rapidement cependant, les décolleteurs de la Vallée de l’Arve s’étaient organisés. L’activité était même repartie sur les chapeaux de roues, à partir de septembre 2020, pour ce secteur majoritairement composé de sous-traitants, qui dépend encore à plus de 50% de l’automobile et à plus de 10% de l’aéronautique.

Une crise des approvisionnements

La Haute-Savoie, berceau historique du décolletage, ne concentre pas moins de 10 000 des 12 000 emplois du secteur en France et 70% des quelque 650 entreprises spécialisées dans l’usinage par enlèvement de matière de pièces tournées (vis, écrous, axe…). Mais alors qu’elles pensaient s’être vaillamment sorties de la crise, les y voilà replongés. Cette fois-ci, ce sont les tensions sur les approvisionnements de métaux, mais aussi de composants électroniques qui sont à blâmer. En cause, principalement, la reprise un peu trop brutale de l’activité à partir de fin 2020, justement, qui a généré retards de livraison et pénuries, et la guerre en Ukraine. "On enregistre en moyenne une baisse de 40 % de l’activité par rapport à 2021, rapporte Alain Appertet, président du syndicat national du décolletage (Sndec), qui dirige également la société Sunap décolletage (1,8 M€ de CA en 2021, 9 salariés), basée à Ayse, en Haute-Savoie. Dans les entreprises qui dépendent du marché automobile, la mise en place du chômage partiel est à nouveau quasiment généralisée."

"Les défaillances vont arriver par vague. En particulier sur le marché de l'automobile."

Certains avaient toutefois pris les devants, pressentant les difficultés arriver. "Nous avons refait nos stocks, en prenant une marge supplémentaire, raconte par exemple Béatrice Vuagnoux, responsable administratif et commercial chez EVMP. Résultat, nous en avons partout. Dans nos locaux, chez nous, chez des amis." L’entreprise de huit personnes, qui travaille pour "tous les secteurs hormis l’automobile et l’aéronautique", a déboursé 150 000 euros, pour acquérir 80 tonnes de matériaux, afin d’être en mesure d’honorer ses commandes. Une somme considérable pour cette société qui comptabilise 1,7 million d’euros de chiffre d’affaires annuel. "Mais dans le même temps, nous avons enregistré des reports de la part de nos commanditaires. Certaines commandes ont été décalées de mai à novembre", explique Béatrice Vuagnoux, redoutant l’heure du bilan en juillet. "Les défaillances vont arriver par vague, craint le président du syndicat de la filière. En particulier sur le marché de l’automobile."

Crises conjoncturelles et crise structurelle

Des crises, le décolletage en a pourtant traversé d’autres. À la fin des années 2000, le secteur avait été malmené par les tressauts de la crise des subprimes. Au début de cette même décennie, c’est l’explosion de la bulle Internet qui avait bousculé l’activité des décolleteurs. "Nous avons toujours eu des périodes creuses, un développement en dent de scie, analyse Alain Appertet. Mais les dents de la scie se resserrent. Les crises interviennent plus vite et nous frappent plus fort."

Car au-delà de ces crises conjoncturelles, c’est une crise plus profonde, structurelle, dans laquelle est entré le décolletage. Une crise qui trouve sa source dans les liens étroits qu’il entretient avec le secteur automobile. En Europe, les ventes de voitures neuves ont continué de chuter en 2021 (-1,5 %) alors que 2020 avait déjà été une année historiquement basse. Un recul qui entraîne de fait un ralentissement de l’activité pour les décolleteurs, particulièrement sollicités pour la fabrication de voitures thermiques. Et cette tendance n’est pas partie pour s’inverser. Début juin 2022, le Parlement européen a voté l’interdiction de la vente de voitures neuves thermiques et hybrides à compter de 2035. "Et la voiture électrique nécessite moins de pièces de décolletage", souligne Alain Appertet.

Un soutien des pouvoirs publics important

Le secteur automobile doit faire sa révolution. Celui du décolletage également. Les pouvoirs publics l’ont compris. D’importants moyens sont déployés pour soutenir les industriels. Premier département de France pour les montants investis et les aides obtenues pour la transformation vers l’industrie du futur, la Haute-Savoie s’est fortement positionnée sur le plan France Relance, pour gagner en compétitivité. Baud Industries, Drault, Duchosal, DVF, Demidec, Monnet décolletage… Près d’une cinquantaine d’entreprises du département a été retenue dans le cadre du programme de soutien aux investissements de modernisation de la filière automobile. Via ce programme, NTN SNR, filiale du japonais NTN (4,3 Md€ de CA en 2021 ; 23 000 salariés) basée à Annecy, qui fabrique des roulements pour l’automobile a par exemple reçu un soutien de 800 000 euros, complétés par des aides d’État à la recherche, au développement et à l’innovation, soit 1,3 million d’euros au total. Une aide qui vise à soutenir le projet Corfu, qui doit permettre au groupe de développer des roulements éco-durables, en particulier pour les véhicules électriques et hybrides. De la même manière, le plan de soutien à la filière automobile est venu accompagner le groupe Pernat (40 M€ de CA en 2020 ; 240 salariés), dans le développement d’une nouvelle typologie de produit pour l’automobile et la mise en place d’îlots de fabrication robotisés.

En janvier 2021, l’État a par ailleurs annoncé un plan doté de 3,2 millions d’euros, sur trois ans, visant à soutenir le secteur du décolletage. Début 2022, c’est la Région Auvergne-Rhône-Alpes qui a mis la main à la poche, en annonçant un plan de 10 millions d’euros pour la diversification de ce secteur industriel.

Grand export et diversification

Reste, pour les industriels, à trouver les relais de croissance les plus pertinents pour anticiper le déclin du marché du véhicule thermique en France et en Europe. "Attention, le véhicule thermique n’est pas mort pour autant", nuance Alain Appertet, évoquant les marchés du grand export. "Au Brésil, en Argentine, ou même en Chine, il y aura un marché pour la voiture thermique bien après 2050. Ce sont des potentiels à explorer pour les entreprises du territoire. "C’est d’ailleurs ce que fait Monnet Décolletage (7 M€ de CA en 2020 ; 38 salariés), basé à Scionzier qui fabrique des pièces pour moteur hybride pour les marchés coréen, mexicain et brésilien et ambitionne de s’attaquer à la Chine, avec l’objectif de dégager trois millions de chiffre d’affaires supplémentaires à l’horizon 2025.

Dans la vallée de l’Arve, beaucoup font néanmoins le choix de la diversification. Dans l’outdoor, comme l’entreprise Benoit Jolivet (11 M€ de CA en 2020 ; 60 salariés). Dans l’informatique, comme la société Perroton. Ou dans la gestion de l’eau, comme Easyturn (10 M€ de CA en 2021 ; 50 salariés), qui s’est lancée dans le développement de pièces métalliques destinées à des éléments de gestion de l’eau potable. La société, qui réalisait il y a deux ans encore plus de 50% de son chiffre d’affaires dans l’automobile et 11% dans l’aéronautique projette de réaliser 20 % de son activité via le segment de l’eau à l’horizon 2025.

Vers la mobilité de demain

Bien souvent, les décolleteurs se diversifient dans "les mobilités de demain". Et en particulier sur le marché de la voiture électrique. Une filière également fortement soutenue par le gouvernement et qui va se développer massivement dans les années à venir. Ainsi, Clufix va produire des composants destinés à la fixation de pièces plastiques dans les véhicules électriques. Joseph Martin (20 M€ de CA de 2021 ; 160 salariés) s’est attelé à la fabrication d’une nouvelle génération de climatisation au CO2 plus respectueuse de l’environnement, pour les véhicules électriques et hybrides. Certains se sont même lancés dans la fabrication de véhicule complet, grimpant par la même occasion sur la chaîne de valeur. Le groupe Savoy (150 M€ de CA en 2021 ; 800 salariés) s’est ainsi associé à Pracartis, M2O et Alpes Usinages, pour former le consortium Weshift et développer une nouvelle marque de voiture électrique sans permis "épurée de tout gadget" et "ultralégère", La Bagnole. "Nous avions goûté à la fabrication de produits finis lors de la crise du Covid, lorsque nous avons commencé à produire des masques, avec d’autres industriels de la Vallée, raconte Arthur Allamand, directeur du marketing chez Savoy. Nous nous sommes rendu compte que nous pouvions aller beaucoup plus loin en travaillant ensemble, sur le mode de l’entreprise étendue."

Le vélo électrique prend de la vitesse en Haute-Savoie

Le consortium, au sein duquel chaque entreprise a alloué des ingénieurs et "plusieurs millions d’euros au total", a également développé un vélo électrique avec boîte de vitesses automatique, dont les composants seront également commercialisés séparément. Les premiers modèles, fabriqués à Thyez, devraient être livrés début 2023.

Weshift n'est pas le seul à miser sur le vélo électrique. C’est le choix stratégique qu’a également effectué l’équipementier Bontaz (300 M€ de CA en 2020 ; 4 000 salariés), qui a annoncé fin 2021 vouloir lancer une start-up dédiée au vélo électrique avec l’ambition de mettre en place une première ligne de production en 2024. Le projet est soutenu par un plan d’investissement de 40 millions d’euros sur cinq ans et la création d’un tech center dédié à l’innovation. "Il est aujourd’hui impératif pour un groupe comme le nôtre de nous diversifier pour préparer l’avenir. Les enjeux liés à la mobilité électrique nous amènent à faire évoluer nos activités notamment sur le marché du vélo à assistance électrique. Ce marché, en pleine croissance, recèle de belles marques sur notre territoire qui souffrent en particulier d’une pénurie de systèmes et de pièces détachées", explique le président du groupe Christophe Bontaz. Daniel Anghelone, le directeur général, complète : "Notre ambition est forte. Nous souhaitons intégrer, d’ici 5 ans, le top 5 des acteurs européens sur ces systèmes de nouvelle génération équipant les vélos électriques."

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