Xavier Fontanet (Essilor) : « Les PME ont un mal fou à gagner de l'argent en France »
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Xavier Fontanet (Essilor) : « Les PME ont un mal fou à gagner de l'argent en France »

Xavier Fontanet, président d'Essilor, leader mondial des verres ophtalmiques, publie le livre Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L'entreprise française et la mondialisation, dans lequel il plaide pour que la France se tourne vers l'entreprise et se lance dans la compétition mondiale, avec confiance.

Qu'est-ce qui vous pousse à sortir de votre discrétion en écrivant le livre Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L'entreprise française et la mondialisation (Manitoba/Les Belles Lettres) ?

Xavier Fontanet : Deux choses. D'abord je suis meurtri et attristé, par la mauvaise image qu'ont les entreprises françaises en France. Surtout les grands groupes. Et au-delà de ça, par le fait que ça abîme l'entreprise. Deuxième idée, je me dis que si les Français ne sont pas réconciliés avec l'entreprise ils auront beaucoup de mal dans la mondialisation. Ce sont quand même les entreprises qui leur permettront de bénéficier de la mondialisation!

Y-a-t-il un gros décalage entre ce que vous constatez à l'étranger et en France?

X.F. : Énorme! Essilor est l'une des sociétés françaises les plus mondialisées; la France représente environ 5% de nos volumes. Donc on est tout le temps dehors. Au Japon, en Corée, en Chine, les journalistes vous interviewent des heures et écrivent cinq pages! Alors qu'ici c'est souvent agressif, on cherche le truc qui ne marche pas. Dans beaucoup de médias français on cherche la faute, au lieu de comprendre ce que les gens veulent dire. Ne ressentant pas dans le vécu ce que je lisais ou entendais, j'ai voulu écrire, voilà!

Malgré cette mauvaise image, des groupes français réussissent.

X.F. : Les choses vont mieux qu'on ne croit! On se bat contre une image déformée. Je ne prétends pas que tout va bien, mais on tait ce qui va bien. Quand on est mondial on s'aperçoit qu'il est beaucoup plus difficile de faire du business en France que dans d'autres pays. L'excès d'État a créé un système par trop bureaucratique. Regardez nos bulletins de paye qui ont au minimum 30 lignes, c'est un signe! Cela veut dire que les PME ont un mal fou à gagner de l'argent en France. L'État se plaint beaucoup de l'absence de PME, mais ne faut-il pas qu'il balaye aussi devant sa porte?

On a beaucoup mis en avant le rôle de l'État pendant la crise pour maintenir un niveau de consommation. Qu'en pensez-vous?

X.F. : C'est vrai que l'État a rendu service pour maintenir la confiance dans le système bancaire au moment où tout craquait. Ce qu'on ne dit pas c'est qu'il a monté la dette! Attention à l'idée que l'État est protecteur, il est aussi l'un des éléments de la crise par la montée de ses coûts. L'État se présente comme un investisseur mais ce qu'il donne aux uns il l'enlève aux autres. C'est ce qu'écrivait Bastiat: l'État injecte du sang dans le bras droit, mais il le prend dans le gauche en se servant au passage. C'est pour cela que la société française est anémiée depuis la fin du septennat Pompidou. L'obsession de De Gaulle avait été de réduire la dette. Il disait qu'un pays trop endetté ne peut pas parler, il perd une grande partie de sa crédibilité internationale. La France a perdu des parts de marché. En 1973 nous étions au 7e rang mondial en PIB par tête; nous sommes tombés autour de la trentième place. Pendant que, dans nos entreprises nous avons mis notre énergie à conquérir le monde, l'État a conquis... la France. Rappelons simplement qu'en 37 ans, la part de la sphère publique est passée de 27% du PIB à plus de 56% aujourd'hui, c'est cela qui a entraîné l'énorme dette de l'État que nous avons désormais à porter!

En France la mondialisation est toujours présentée comme une menace, à l'inverse de ce vous présentez dans votre livre.

X.F. : J'ai acheté des livres scolaires pour voir ce qu'on raconte aux enfants sur l'économie. C'est une vision de l'économie qui a 150 ans. Avec ça, un enfant est complètement désarmé dans la concurrence mondiale. Les cours d'économie doivent apprendre l'économie de la concurrence. Les cours actuels sont des machines à régresser et à faire perdre confiance en l'économie de marché et à faire craindre la mondialisation. Si la société française n'arrive pas à s'adapter à la concurrence internationale et à aimer ses entreprises, elle risque fort de régresser petit à petit.

La fragilité de votre démonstration n'est-elle pas le fait de reposer sur l'éthique personnelle, plus que sur un système légal?

X.F. : J'ai été président du comité d'éthique du Medef. Nous avons fait le grand pari de la transparence, le pari que sur la durée elle améliorerait les comportements. On savait très bien qu'il y aurait des erreurs car la nature humaine est ainsi faite. Maintenant les gens savent que leurs actes sont publics. On rappelle toujours les affaires qui ont fait parler d'elles en 2003-2005; mais depuis les choses se sont améliorées. Allons un peu plus loin, voulons-nous légiférer sur la rémunération d'un dirigeant d'une entreprise étrangère qui voudrait s'implanter en France?

Faut-il réglementer les dérives de la finance que vous dénoncez dans votre livre?

X.F. : Là, il faut que l'État légifère. Notamment sur ceux qui jouent à la baisse en Bourse, en les forçant à immobiliser le capital suffisant pour couvrir la perte au cas où. C'est un moyen pour réguler le système d'un coup. Mais il n'y a pas que les financiers qui ont fait des bêtises; c'est l'État américain qui a laissé la bulle se créer et créé la crise immobilière avec des taux d'intérêts trop bas.

Êtes-vous favorable à la règle exprimée par Nicolas Sarkozy du partage en trois tiers des dividendes de l'entreprise?

X.F. : C'est un vrai sujet, mais le président sur ce dossier a été à mes yeux mal informé. Une règle de ce type est un système qui fragilisera immanquablement les sociétés en leur mettant de nouvelles contraintes! Comme si on fixait une règle sur le frein et l'accélérateur en voiture. Tout dépend de la circulation des virages et des côtes; contraindre en cette matière c'est l'accident immédiat. Qu'on ait pu imaginer un tel système en dit long sur la méconnaissance des politiques en matière d'économie. En fait le bon système est l'actionnariat salarié, domaine où la loi française est très bien faite.

LE PARCOURS DE XAVIER FONTANET :

9 septembre 1948 : naissance à Malestroit (Morbihan)
1974-1981 : Boston Consulting Group
1981-1986 : DG du groupe Beneteau
1986-1991 : DG Eurest-Groupe Wagons-Lits
1991-1996 : DG d'Essilor
1996-2010 : PDG d'Essilor
2007 : Commission Attali
2003-2007 : Président du Comité d'éthique du Medef
2010-2012 : Président d'Essilor

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