À voir s’accumuler les transformations radicales de Marseille depuis une trentaine d’années, difficile d’imaginer que des entreprises portent une part de son histoire depuis un siècle et même plus. Désormais valorisées au sein du réseau "Les Centaures", initié par la CCI Aix-Marseille-Provence, elles constituent un point de référence, d’enracinement pérenne et ont beaucoup à transmettre, pour franchir les âges, les incertitudes et les épreuves, à celles qui poussent aujourd’hui sur le territoire. Vivian & Cie fait définitivement partie de la liste.
Née en 1830 à Marseille, à une époque où la ville allait bientôt entreprendre de remodeler ses espaces avec la création du port à la Joliette et de la rue de la République, elle est aussi intervenue dans les années 1960-1980 sur la rénovation de la Vieille Charité (un chantier global de 25 ans). Et elle continue d’apporter sa pierre finement taillée aux projets de restauration de son patrimoine, comme l’Eglise des Réformés ou le Château d’If, et plus largement sur le grand Sud, du Gard et de l’Hérault à l’est à la Drôme vers le nord.
La famille Vivian a passé la main dans les années 60. La PME familiale a eu ensuite pour actionnaires des spécialistes du béton et des travaux publics avant de redevenir indépendante. En 2020, elle entre dans le giron d’un groupe de notoriété internationale, Ateliers de France, nouveau "chef d’orchestre" de son devenir qui, tout en lui laissant de l’autonomie, peut lui apporter des partitions ciselées pour promouvoir et utiliser son savoir-faire, comme il l’a fait pour huit de ses compagnons sur la réhabilitation de Notre-Dame-de-Paris. Elle s’est aussi étoffée en 1997 d’une petite sœur, les Compagnons de Castellane, pour couvrir d’autres zones (Côte d’Azur, Alpes…). Les deux ont été fusionnées en janvier 2025 mais conservent leurs propres marques et logos. Tout au long de cette évolution, aucun bouleversement n’a altéré la confiance qu’accordent ses clients à son expertise pour rénover avec soin les monuments les plus altérés ou fragilisés.
Marchés de proximité
"Vivian & Cie a toujours su préserver son identité, une qualité de travail et une exigence qui ont permis de faire perdurer son nom", confie son président depuis deux ans, Donatien Piffard, conscient du défi quotidien qu’implique son maintien à ce niveau d’excellence. La société repose sur deux directeurs généraux, Frédéric Beaudin, arrivé en 1991 chez Vivian, et Renaud Quercia, recruté en 2007 par les Compagnons de Castellane. Ensemble, ils supervisent le travail de 130 collaborateurs (compagnons, conducteurs de travaux, chefs de chantier, tailleurs de pierre…) depuis le siège implanté en 1997 dans le XVIe arrondissement de Marseille, non loin du port de Saumaty. "L’ancrage local est un élément clé de la réussite, poursuit Donatien Piffard. Une entreprise comme la nôtre s’inscrit dans l'époque moderne (techniques modernes mêlées au savoir-faire ancestral, nouvelles réglementations, RSE, etc. NDLR) mais doit surtout avoir une vision de temps long. Le travail de restauration consiste à faire briller des joyaux et leur redonner vie pour longtemps".
Du temps pour transmettre
Vivian & Cie compte actuellement une vingtaine d’alternants dans son effectif. L’apprentissage est devenu son vecteur de recrutement principal. Même si tous ne restent pas forcément, d’autres y trouvent "un métier qui fait sens", où la préservation de la culture et de l’histoire se combine avec la précision du geste technique et la satisfaction du travail bien fait. "Notre métier n’est pas qu’une niche dans le secteur du BTP, la transmission du savoir-faire y est plus évidente que dans d’autres, insiste Frédéric Beaudin. Former un jeune prend dix ans et aujourd’hui, ils sont très volatils, si la passion ne les anime pas. Nous voyons arriver aussi beaucoup de cas de reconversion professionnelle, attirés par la pierre de taille, les édifices… Et depuis une quinzaine d’années, notre secteur s’est beaucoup ouvert aux femmes, notamment dans la conduite de travaux".
S’adapter pour se perpétuer
Dans son histoire, Vivian a parfois senti le vent d’un risque de disparition. "J’ai rejoint l’entreprise en 1991, raconte Frédéric Beaudin. À l’époque intégrée à Vinci, l'entreprise ne comptait pas plus qu’une vingtaine de salariés et rencontrait des difficultés financières. Venus du béton, nous ne connaissions pas le métier de l’entretien du patrimoine, mais nous nous sommes employés à la redresser, en prenant appui sur la connaissance des personnels". Côté institutionnel, Vivian & Cie a dû s’accommoder des restrictions budgétaires des collectivités sur l’entretien de leur patrimoine, elle a dû aussi apprendre à traiter avec les Architectes en Chef des Bâtiments Historiques, puis les Architectes du Patrimoine, subir parfois des réglementations perçues comme des carcans ou tatillonnes mais imaginées comme plus protectrices de techniques ancestrales. Désormais, elle s’adapte aux obligations de la RSE, planche sur les moyens d’améliorer son bilan carbone, renforce la sécurisation des postes de travail et des chantiers, surveille la digitalisation croissante du BTP, mais ses dirigeants ne s’inquiètent pas de la montée en puissance de l’intelligence artificielle qui, au mieux, ne restera qu’un appui à l’ingénierie des projets. "Notre métier, ce n’est que l’humain", souligne Donatien Piffard qui se prépare au départ en retraite prochain de Frédéric Beaudin. Encore un cap à passer pour Vivian & Cie. Et une nouvelle histoire de transmission méticuleusement anticipée, Donatien Piffard ayant pu se former au monde de la rénovation du patrimoine auprès de Frédéric Beaudin, qui le pratique depuis plus de 30 ans.