Qu’est-ce que Stathmos-Balance the climate veut proposer de nouveau pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique ?
Nous avons mis au point une poudre de matériaux capable de capturer du CO2 directement dans l’air. Elle sera intégrée à un système comprenant, entre autres ventilation et chauffage, dans un conteneur, notre Statbox. Notre box pourra être reliée au circuit d’un site de production. Notre process permettra de récupérer du CO2 pour faire du stockage, d’une part, ou pour une réutilisation dans l’industrie ou les transports, d’autre part, afin de décarboner les activités d’un client. Chaque box pourra capter jusqu’à 1 000 tonnes de CO2 par an.
D’autres solutions existent déjà en la matière…
Nous avons recensé entre 200 et 300 start-up dans le monde qui travaillent à la capture du CO2. La première remonte aux années 2009-2010. Mais notre solution est unique en France, et notre poudre qui fonctionne comme un tamis à l’échelle moléculaire est la seule qui existe. Une fois saturée, la poudre sera chauffée pour concentrer la matière solide et fournir du CO2 pur. Notre particularité est aussi de pouvoir proposer ensuite le stockage du carbone, une fois celui-ci capturé.
Où en est votre production de boxes ?
Labellisés par le plan Deeptech de Bpifrance, nous sommes encore en phase de R & D. Nous estimons que la phase de commercialisation démarrera à partir de 2026 (Stathmos a officiellement été créée en août 2023, NDLR). Au cours du premier semestre 2025, nous allons développer notre première Statbox. Nous préparons pour cela une première levée de fonds autour de 350 000 d’euros. Celle-ci se composera entre des participations au capital et des soutiens de Bpifrance.
Que va concrètement changer cette première levée de fonds ?
Dès 2025, nous allons proposer une première box capable de capter 10 tonnes de CO2 par an. C’est plutôt faible par rapport à des usines agroalimentaires qui ont des besoins de 1 000 tonnes par an pour fabriquer des boissons gazeuses, par exemple.
"Nous préparons une levée de fonds pour proposer, dès 2025, une version mini de notre Statbox capable de capter 10 tonnes de CO2 par an, afin de déclencher les commandes"
Mais cette version mini de nos futures Statbox permettra de prouver à des industriels que notre process fonctionne, dans le but de déclencher les commandes de nos modèles d’une capacité de 1 000 tonnes. Quatre ingénieurs supplémentaires — un premier va être engagé en novembre 2024 — devraient être recrutés pour créer un bureau d’études. Cela permettra de poursuivre les innovations mais surtout d’être capable d’adapter nos boxes aux besoins et équipements des clients : s’ils font des boissons, de la viande ou du e-fuel, ce ne sera pas la même manière de plugger notre process et les tuyaux qui relieront la box et leur circuit interne, pas les mêmes exigences sanitaires, de sécurité, de process, etc.
Pour produire la version optimale de nos Statbox, nous chercherons à lever 3,5 millions d'euros en juin 2025. Après, la logique de ventes devra permettre le développement de l'entreprise.
Vous êtes donc encore seule, mais dîtes toujours "nous". Avec qui avancez-vous ?
Jusque-là, avec des chercheurs. J’ai notamment une grande collaboration avec l’Université de technologie de Compiègne (Oise). Par ailleurs, deux associés (l’identité de ces personnes physiques n’est pas encore divulguée, NDLR) vont bientôt entrer au capital.
Quels sont vos objectifs à plus long terme ?
Actuellement, on se concentre sur la France. À un moment, nos ambitions font qu’il faudra se développer à l’international. L’Amérique du Nord sera notre première cible.
"Nous voulons déployer une capacité de capture de 2,5 millions de tonnes par an de CO2 en 2030, d'abord en Europe et aux États-Unis"
Nous voulons déployer une capacité de capture de 2,5 millions de tonnes par an de CO2 en 2030 et participer à supprimer 500 millions de tonnes de CO2 d’ici 2040. Nous pourrons agir en premier lieu auprès de fabricants de boissons gazeuses, comme Coca-Cola par exemple avec qui nous discutons. Dans l’agroalimentaire, le CO2 capté permettra aussi d’hygiéniser des barquettes d’aliment (viande, etc.) pour l’emballage de conservation. Le CO2 est également de plus en plus employé dans la chaîne du froid, pour alimenter les chambres froides. Ce sera aussi une alternative intéressante pour verdir le transport.
Quel est l’intérêt premier d’installer vos conteneurs pour un client ?
Les entreprises veulent verdir leur image de marque. Certaines défendent avec conviction des valeurs de préservation de l’environnement. Et toutes sont pragmatiques : elles veulent se sécuriser par rapport à un approvisionnement parfois différencié et aux prix fluctuants des énergies. En récupérant le carbone sur leur propre site, un industriel limite ses risques d’approvisionnement et ses problématiques logistiques. Il n’y pas de transport de gaz, de pétrole ni même de CO2. Et nos conteneurs seront autonomes, dans la logique de recherche d’une empreinte carbone neutre. Les clients potentiels sont avant tout de grands groupes. On parle aussi avec des PME, mais ces entreprises ont plus de mal à se projeter dans ce type d’investissements. Notre mini Statbox permettra de leur montrer concrètement comment ils pourraient l’intégrer de façon pratique à leur chaîne de production.
Vous parlez d’une première levée de fonds pour déclencher la production de Statbox. Que prévoyez-vous dans un deuxième temps ?
Nous voulons développer d’autres solutions pour proposer une offre dans le cadre des crédits carbone. De la minéralisation avec stockage sous-terrain, notamment ; pour décarboner la production de béton, par exemple. L’idée est aussi de baisser le coût global de cette production. Nous devrons aussi trouver de nouveaux partenaires pour que le CO2 puisse être injecté en sous-sol. Il faut pour cela des certificats, une market place… et aller vers les États-Unis, car cette pratique est pour le moment interdite en France.
"Il faudra avancer en filière pour l’injection de carbone en sous-sol à l’étranger, car nous ne maîtrisons pas ces techniques, nous amenons seulement un procédé de capture de CO2"
Il faudra avancer en filière, car nous ne maîtrisons pas ces techniques, nous amenons seulement un procédé de capture de CO2. Des pays comme le Kenya ouvre aussi leurs sols aux investisseurs pour avoir un impact sur la décarbonation des activités humaines, et pour générer des revenus pour le pays, lui-même très peu industrialisé.
Votre poudre devra-t-elle être adaptée en fonction des continents ?
Lors de mes recherches, nous avons mis au point une recette unique qui fonctionne partout dans le monde, quels que soient l’activité industrielle du client ou le climat sous lequel se trouve l’unité de production. Dans la nature, en effet, ces propriétés de séparation des éléments dans l’air existent déjà avec les zéolithes. Celles-ci ont cependant un inconvénient : elles adorent l’eau. Nous avons donc créé une forme synthétique capable de se protéger de l’eau (humidité, condensation) pour que notre poudre ne soit pas saturée rapidement. L’adaptation au client se situera plutôt au niveau du caisson pour plugger la Statbox sur le réseau d’une usine. Il y a aura du cas par cas au niveau des flux pour créer un cycle d’alimentation en carbone.
D’où vous est venue l’idée de cette poudre et de vos conteneurs ?
J’ai réalisé une thèse en chimie des matériaux. Pendant dix ans, j’ai cherché des spécificités pour exploiter de nouveaux matériaux, et notamment les matériaux dits "poreux" : c’est un peu comme la pierre ponce, mais à l’échelle atomique. J’ai observé leurs facultés de photoluminescence, de photocatalyse et surtout de captage et de séparation des gaz. Pendant six ans, en Arabie saoudite, j’ai développé des poudres constituées du nickel à des terres rares. Nous avons créé des mélanges avec des matières organiques, dont le carbone. Et je me suis concentrée sur les matériaux poreux qui avaient des ouvertures suffisantes pour capter le carbone dans l’air mais trop petites pour capter l’azote, dont les molécules sont plus grosses.
En 2020, je suis revenue en France pour travailler dans la deeptech, dans une start-up autour de l’hydrogène. Et là, je me suis dit pourquoi ne pas me lancer moi-même avec mes connaissances. Et j'avais reçu une subvention de recherche de BPI à hauteur de 90 000 euros.
En 2024, vous avez intégré le palmarès des "40 femmes Forbes", le prestigieux magazine. Est-ce que cela change quelque chose pour vous ?
L’effet de cette publication n’a pas engendré de retours pour l’instant. Mais être citée dans une publication comme celle-ci crédibilise déjà sur les réseaux sociaux, et par conséquent, auprès de clients potentiels et autres interlocuteurs. J’ai été citée après avoir été retenue dans une sorte de concours.
"En tant que femme, nous avons plus de mal à lever des fonds"
L’intérêt de ce palmarès est surtout de démontrer que les femmes aussi ont une légitimité dans la deeptech, et surtout la deep industrielle. C’est un constat : en tant que femme, nous avons plus de mal à lever des fonds, à convaincre des interlocuteurs industriels, à déclencher des investissements auprès d’éventuels clients… Personne ne m’a jamais dit cela clairement, c’est plus un ressenti. Pour moi, c’est aussi une chance d’intégrer un réseau d’entrepreneuses inspirantes, que je pourrais rencontrer au moins une fois par an.