Avalanche de levées de fonds ce printemps dans la région. 1,7 M€ pour A-Volute, 2,4 M€ pour Vekia, 1,2 M€ pour Keycoopt... Si la France est prise de la fièvre des start-up, fonds d'investissements et autres Business Angels semblent en première ligne. Et c'est vrai qu'elles ont de quoi faire rêver, ces entreprises innovantes, jeunes et branchées, bref, plus « fun » que l'entreprise à papa. Et surtout, susceptibles de décoller d'un jour à l'autre, faisant gagner des millions aux audacieux qui y auront investi. Voilà pour le fantasme. Mais difficile de croire que, malgré tout le talent et l'implication de leurs équipes, chacune des 10.000 à 15.000 start-up françaises pourra devenir le Google, YouTube ou Blablacar de demain. Selon l'Insee, la moitié des entreprises créées en France ont disparu cinq ans après, et les start-up n'échappent pas à la règle. Dans les faits, beaucoup d'entre elles survivent, mais sans connaître le décollage escompté - ce qui ne veut pas dire qu'elles se portent mal. « Dans la grande majorité des cas, après cinq ans, les start-up sont devenues des entreprises comme les autres, des TPE-PME classiques, qui ont développé leur marché et font vivre une dizaine de salariés. Ce qui est très bien, notre économie a besoin de ces entreprises-là, » détaille Raouti Chehih, le président d'Euratechnologies.
Le rêve de la success-story
« Aujourd'hui, une centaine d'entreprises sortent chaque année des incubateurs régionaux, analyse Jean-Pierre Léac, responsable du pôle Objectif PME au NFID. « Ce qu'on observe, c'est que beaucoup marquent un palier à quatre, cinq salariés, elles ne grossissent pas assez vite. Notre but, c'est de les encourager à franchir ce palier rapidement, à atteindre les 20, 30 salariés. » Une étape parfois délicate pour les entreprises, qui peinent à grandir une fois lâchées dans le grand bain. Le résultat justifie-t-il les moyens, publics et privés, mis à leur disposition ? « À Euratechnologies, nous n'avons pas d'exigence de rentabilité sur les sociétés que nous hébergeons, et nous n'entrons pas à leur capital. Mais notre rôle, c'est quand même de développer des " hits ", pas que des petites PME. Notre crédibilité en dépend. Mais on ne peut pas avoir l'un sans l'autre, et il nous faut beaucoup d'entreprises pour y dénicher la success-story de demain ».
Le risque d'une bulle ?
Pour autant, le simple mot « start-up » semble délier toutes les bourses. De quoi craindre une bulle, comme au tournant des années 2000 ? « C'est vrai qu'en quelques années, les levées de fonds sont passées de 50.000 à des centaines de milliers d'euros, mais c'est surtout le signe de la maturité de l'écosystème », assure Raouti Chehih. « Toutes les levées de fonds étaient au prix, voire même, en dessous. Il n'y a pas de surévaluation. » Même son de cloche du côté de Jean-Pierre Léac. « Il y a certes un effet de mode et un effet fiscal à ne pas négliger, mais c'est quand même une tendance de fond, pas une bulle. Les entreprises dans les TIC ont des besoins en capitaux, et le rythme des levées de fonds est surtout le signe d'une effervescence. Il y a une vraie tendance haussière, ce n'est pas bidon. »
Frapper vite
Quelle est donc la recette de celles qui sortent du lot ? La personnalité de leurs créateurs, et leur rapidité d'exécution, estiment tous nos interlocuteurs. Mais aussi, une part de chance. « Une start-up qui décolle, c'est la conjonction de moyens, d'une équipe, d'un marché. Il faut que les astres soient bien alignés », souligne Hervé Vanderaeghen, directeur de participation à l'IRD. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à remettre l'ouvrage sur le métier pour atteindre leur but. Voyant s'installer sa première start-up, créée en 2010, dans un rythme de croisière, Sabri Heddadji en a tout simplement créé une seconde, peut-être plus susceptible d'exploser. « Avec " La revanche des sites ", on a connu le parcours classique d'une start-up, l'incubateur, le passage en accélérateur, puis l'installation dans nos propres locaux. Aujourd'hui, on est devenu une agence, avec quinze salariés, des clients réguliers, et un chiffre d'affaires autour d'un million d'euros. » Le moment donc de « repasser en mode start-up » avec un autre projet. « Dividom, notre nouvelle start-up, a demandé un an d'incubation avant d'être opérationnelle. C'est un site de crowdfunding pour l'achat immobilier. Maintenant qu'on est lancé, on a l'ambition de grossir vite. Le marché est nouveau et très porteur, et on a une longueur d'avance. Le but, c'est d'atteindre rapidement l'international. » Une levée de fonds, prochainement bouclée, devrait accélérer le projet.
Frapper loin
« Attaquer le marché européen puis américain ou chinois, penser global, c'est ce qu'une start-up doit faire très vite, » estime Raouti Chehih. « C'est le seul moyen pour elles de devenir des ETI, et d'exploser. En France, le marché est trop petit. » Un conseil suivi à la lettre par Giroptic, qui ouvre un bureau à San-Francisco, juste avant la mise sur le marché de sa caméra à 360º, qui lui a permis de récolter 1,4 M€ sur la plateforme de crowdfunding américaine Kickstarter l'été dernier. Une levée de fonds record, qui lui a fait brutalement changer d'échelle. « L'an dernier encore on était dix, désormais, on est 24, on ouvre un bureau américain, et on change complètement de profil », sourit Marian Le Calvez, CEO de Giroptic. « On était plutôt orienté BtoB, désormais, on est surtout BtoC, et on a dû enclencher très vite la phase d'industrialisation. Mieux vaut avoir les reins solides pour tout supporter. » Un virage réussi pour Giroptic, mais qui, mal négocié, peut coûter cher. « Après cinq ans, le risque de défaillance diminue », estime Hervé Vanderhaeghen. « Mais les dangers ne sont pas écartés. On peut mourir d'une croissance mal maîtrisée, »
prévient l'analyste.
Jeanne Magnien