En ce mardi 28 février, c'est d'une voix mal assurée que Corinne Tréger fait face. Il faut dire que la dirigeante de la biotech sophipolitaine vient d'apprendre que le Docteur Erwann Loret, avec qui elle co-développe le vaccin anti-VIH Tat-Oyi depuis 2012, s'est vu « interdire par la direction générale du CNRS à Paris la communication par voie de presse des résultats de la poursuite de l'essai clinique » EVATAT. Ceux-là même que le chercheur, sommé par ailleurs « de cesser tout contact avec Biosantech », qualifiait une semaine plus tôt d' « espoir raisonnable de guérir le VIH » lors du quinzième sommet « Vaccines and Immunization » de Berlin.
« Des résultats jamais observés »
« Cette décision pose question », estime la dirigeante. Dont l'essai clinique de phase I/IIa, débuté en mars 2013 au centre d'Investigation Clinique de l'hôpital de la Conception à Marseille sur 48 patients porteurs du VIH, montre « des résultats jamais observés chez des patients sous trithérapie. Les cellules infectées par le VIH sont devenues indétectables dans le sang et de manière permanente pour dix patients. En outre, deux cas de rétro séroconversion (baisse des anticorps VIH, ndlr) ont été observés. On est juste à la dernière étape avant l’arrêt de la trithérapie, qui permet de stopper la réplication du virus mais pas de guérir ».
La publication des premiers résultats en avril 2016 dans la revue scientifique Retrovirologie avait toutefois fait l'objet de critiques, notamment de la part du professeur Jean-François Delfraissy, directeur de l'Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS), ce dernier estimant qu'il n'existait aucune « donnée solide en faveur de ce candidat vaccin ».
Le CNRS ne reconnait plus aucune relation de co-développement formalisé
Interrogé sur cette décision par différents médias, dont le Journal des Entreprises, le CNRS confirme, par mail, qu'il a bien demandé au Dr Loret de ne pas participer à cette conférence de presse (celle organisée le 28 février par Biosantech). « En effet, à notre connaissance, l'essai clinique s'est terminé en fin de phase I/IIa depuis plus d'un an ». Puis de préciser plus loin : « Le CNRS n'a connaissance d'aucun projet de poursuite d'essai clinique. Si cela était le cas, il serait conduit sous la responsabilité exclusive de l'entreprise Biosantech, promoteur de l'essai. »
Pourtant, en octobre dernier, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) aurait envisagé, selon Biosantech, de mettre le vaccin à disposition des patients infectés par le VIH-1 « dans le cadre de la phase IIb en préparation », ce qui se traduirait par la production de 10 000 doses de vaccin en ATU (autorisation temporaire d'utilisation) à horizon fin 2017, début 2018. Et le CNRS de conclure : « À ce jour, l'entreprise Biosantech est titulaire d'une licence de brevet lui donnant l'autorisation d'utiliser la technologie. Il n'y a plus aucune relation de co-développement formalisé entre le CNRS et cette entreprise. »
« On veut tuer Biosantech »
Sauf que, « en interdisant au Dr Loret de poursuivre ses recherches, le CNRS enterre notre projet de façon d'autant plus certaine que nous sommes tenus de démarrer la phase IIb dans les meilleurs délais », indique Corinne Tréger. Dans le cas contraire, la licence du vaccin retombera « gratuitement » dans l'escarcelle du CNRS. Trois options se dessineraient alors. Le CNRS développerait lui-même le vaccin, ce qui semble peu probable en période de disette budgétaire. Deuxième option, la revente du brevet à un autre laboratoire, mais « c'est s'exposer à des recours » indique un proche du dossier. Ou, enfin, hypothèse privilégiée par Corinne Tréger, « le brevet retourne dans les cartons, là où je l'ai trouvé il y a six ans pour ne pas déséquilibrer le marché ». En l'occurrence, celui de la trithérapie - estimé à 17 milliards de dollars par an et en constante progression - que Biosantech, selon sa dirigeante, mettrait à mal puisqu'elle permettrait en l'état « de réduire de 30% les doses admises aux patients ». Et Corinne Tréger d'y voir, finalement, la démonstration « d'intérêts qui ne sont pas ceux des malades ».
« Biosantech a déjà mis 2 millions d'euros sur la table pour ce projet unique, mais cette entreprise atypique ne fait pas partie du sérail. On veut la tuer », accuse la présidente qui en appelle au gouvernement et notamment à la ministre de la Santé, Marisol Tourraine, au travers d'un courrier lui demandant d'intervenir au plus vite. Quant au docteur Erwann Loret, qui a témoigné auprès de nos confrères de 20 minutes de « sa déception », il est aujourd'hui mandaté pour se consacrer à la recherche sur... les anémones de mer.