SNCM : Qui peut empêcher le naufrage ?

SNCM : Qui peut empêcher le naufrage ?

Les coups durs se multiplient pour la SNCM. La fin anticipée de la délégation de service public et la nouvelle proposition du Conseil exécutif de Corse n'arrangent pas les affaires d'une société épuisée par les grèves et dont Veolia cherche à se débarrasser. Une enquête de Didier Gazanhes et Alexandre Léoty

La SNCM serait-elle devenue un fruit pourri à isoler au plus vite pour le groupe Veolia Environnement? La société de navigation marseillaise, actuellement en proie à de très lourdes difficultés, fait en effet l'objet depuis le mois dernier d'intenses négociations entre le groupe international et la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Objectif: «Transférer à Veolia Environnement la participation de 66% que Veolia Transdev (filiale commune au groupe Veolia et à la CDC dédiée au transport, ndlr) détient dans la SNCM et ses filiales». Autrement dit, Veolia reprendrait seule la SNCM.




«De gros nuages»

Un choix qui pourrait à première vue sembler étonnant, pour un groupe qui dit vouloir se recentrer sur les métiers de l'eau, de la gestion des déchets et de l'énergie, et se désengager progressivement de sa branche transport. Pourtant, la stratégie de Veolia est on ne peut plus claire. Le groupe est actuellement en discussions avec le fonds Cube, contrôlé par Natixis, qui semblerait intéressé par une reprise de Veolia Transdev. Mais surtout pas par la SNCM, qui est jugée par Gérard Couturier, président du conseil de surveillance de la SNCM cité par La Provence, comme une entreprise «atypique» qui a «de gros nuages sur sa tête». Ainsi, pour se débarrasser de sa filiale transport, Veolia doit reprendre à son compte la majorité des parts de l'encombrante SNCM.




Deux navires à désarmer

Une nouvelle donne complexe qui vient s'ajouter à la longue liste de difficultés qui s'abattent sur la compagnie de navigation depuis plusieurs mois. Dernier écueil en date: la fin anticipée de la délégation de service public de la SNCM sur la Corse. Un arrêt qui augure une réduction importante du périmètre de cette délégation à l'horizon 2014. «Si les choses restent en l'état, cela aura forcément des conséquences sur le nombre des escales à Marseille», regrette Gérard Couturier. La nouvelle DSP ne s'appliquerait que pour une capacité annuelle de 410.000 passagers par an (contre un million aujourd'hui) et de 1.4million de mètres linéaires de fret.




Un plan socialdès septembre?

Des volumes qui correspondraient à la capacité de six cargos mixtes et qui pourraient contraindre la SNCM à désarmer deux navires. «L'État, quand il était aux commandes de l'entreprise, a tout simplement fait construire des navires inadaptés au marché afin d'entretenir le carnet de commandes des chantiers de l'Atlantique», murmure-t-on sur les quais marseillais. L'hypothèse d'un plan social, menaçant près de 800 salariés et pouvant entrer en application dès septembre prochain, est évoquée au siège de la compagnie. Pour Paul Giacobbi, président du Conseil exécutif de Corse, « il appartient à la Corse de définir le périmètre de la délégation de service public, et pas de compenser la gestion calamiteuse de la SNCM». Le ton est donné. L'élu insulaire, à qui Veolia Transdev avait fait une proposition de reprise de la SNCM pour l'euro symbolique en mars dernier, dresse un portrait au vitriol de la compagnie marseillaise. «La SNCM ne vaut malheureusement même pas un euro, mais beaucoup moins, soupire-t-il. Sa gestion économique est très mauvaise. On n'a pas le droit de dire: "Je suis incapable de gérer mon entreprise, alors je demande au secteur public de réparer mes erreurs!"». Paul Giacobbi n'en démord pas. «Nous sommes anxieux de l'avenir de la SNCM car cette entreprise est indispensable au service public de la Corse, sans oublier que de nombreux emplois sont en jeu. Mais arrêtons cette fable qui consiste à dire que l'évolution de la DSP serait seule à l'origine de la situation actuelle de la SNCM». Depuis dix ans, le port de Marseille n'a en effet pas cessé de voir son trafic sur la Corse décliner au profit de Toulon, dont l'activité a grimpé en flèche, notamment dopée par la présence et le développement de la compagnie Corsica Ferries. Marseille, tête de pont vers la Corse, ne représentait plus que 18,3% du marché en 2010. Au même moment, Toulon était à 32% et Nice à 22%.




Des aides déguisées ?

La situation s'est légèrement rétablie en 2011 puisque le trafic Corse a progressé de près de 14% pour la SNCM, qui a également effectué son come-back dans le port varois en 2012. «Depuis le retour de la SNCM, nous perdons des parts de marché, assure Pierre Mattei, directeur général de Corsica Ferries. Cependant, la compagnie marseillaise s'est positionnée sur Toulon en invoquant sa volonté d'élargir la DSP au port de Toulon (l'assemblée Corse a rejeté l'extension de la DSP à Toulon, ndlr) et elle perd 5M€ par an sur cette ligne!». Sur ce dossier, Jacques Pfister, président de la CCIMP, joue la carte volontariste : «Le trafic corse est essentiel au développement des bassins Est du port de Marseille. Il n'est pas possible de le laisser filer. On ne peut pas comparer Marseille à Toulon, où il n'y a qu'un seul quai balayé par le vent et survolé par des corbeaux...» Une autre ombre plane sur la SNCM. La commission européenne devrait prendre d'ici à cet été une décision sur des fonds versés par l'Etat français à la compagnie, de 1990 à 2006, et qui pourraient être assimilés à des aides. Des sommes (30 à 50M€) que la SNCM ne peut pas se permettre de rembourser. Si l'avenir de la SNCM reste plus que jamais incertain, il existe peut-être une solution de dernier recours, évoquée à demi-mots par le président du Conseil exécutif corse: «Nous pourrions envisager, avec d'autres partenaires, de constituer une société d'économie mixte. Ce n'est pas un objectif en soi, mais nous serons peut-être obligés d'en passer par là».