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Saga Bernardaud : le fleuron de la porcelaine de Limoges vit son âge d’or
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Saga Bernardaud : le fleuron de la porcelaine de Limoges vit son âge d’or

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Réputée dans le monde entier pour la qualité de sa porcelaine, la manufacture Bernardaud se porte mieux que jamais. Du XIXe siècle elle a conservé sa direction familiale, son exigence et ses collaborations avec les artistes. Depuis, elle s’est diversifiée jusqu’aux gilets pare-balles, exporte, et règne désormais sur son secteur, plus encore depuis le rachat de Haviland. Retour sur une success story de 160 ans.

Le site d’Oradour-sur-Glane, où est produite la porcelaine blanche, est un savant mélange de robotisation et d’artisanat. Les bras articulés automatisés y côtoient les mains agiles des 300 salariés sur place — Photo : Thierry Laporte/Bernardaud

De la vaisselle raffinée, des prix haut de gamme comme toute la "vraie" porcelaine de Limoges mais d’une qualité et d’une exigence telles que l’on comprend pourquoi. Chaque pièce de la manufacture Bernardaud est passée entre les mains de 50 personnes en moyenne. Modelée, décorée, scrutée, inspectée des dizaines de fois. L’art de la table à la française dans toute sa splendeur, qui ravit les étrangers (75 % de la clientèle), les restaurateurs et hôteliers de renom, les musées.

Le savoir-faire des artisans est impressionnant. Ici, les contours de l’assiette sont peints à l’or avec une précision qui nécessite des années de pratique — Photo : Caroline Ansart

L’entreprise familiale a traversé le temps, les modes, faisant fi des tendances et s’imposant comme le premier porcelainier de France depuis 1968, dit-elle, d’autant plus depuis le rachat de Haviland mi-décembre 2024. Cette acquisition est seulement la seconde dans l’histoire du groupe, mais tout aussi symbolique. La première date de 1986, celle de la Manufacture Royale, l’une des premières de Limoges (1771) ; Haviland était le dernier concurrent majeur et historique (1842).

"L’âge d’or de Bernardaud, c’est aujourd’hui", affirme Lucie Bonneau, responsable du patrimoine de l’entreprise. La manufacture produit 3 millions de pièces par an, pour 80 millions d’euros de chiffre d’affaires et 700 salariés, dont la moitié embauchée depuis le Covid. Toujours sous la direction de la famille Bernardaud, représentée par les 5e et 6e générations.

Limoges, terre de kaolin

La fabrique doit sa création à deux industriels limogeauds en 1863, encouragés par l’essor de la porcelaine dans la région qui comptait alors des dizaines de fabricants. Tous exploitaient le kaolin local, une argile blanche qui compose 50 % de la pâte de porcelaine. La découverte du gisement en 1768 - exploité jusqu’à son épuisement dans les années 1950 - a permis aux Français de percer le mystère de la porcelaine chinoise, et les fabricants ont estampillé leur production "porcelaine de Limoges" dès 1771. Deux siècles et demi plus tard, l’Indication géographique telle qu’on la connaît - reconnue en 2017 - est réservée à une dizaine d’entreprises. Bernardaud en produit 75 %.

L’ancien atelier de fabrication de la vaisselle blanche est devenu un musée ouvert au public — Photo : Caroline Ansart

Très tôt porté sur l’export

Léonard Bernardaud est apprenti dans l’atelier. En 1883, il devient associé avant de racheter toutes les parts de l’entreprise en 1900. Il s’intéresse rapidement à l’export, à commencer par les États-Unis où il ouvre une boutique en 1911. Le marché est déjà en place grâce au négociant new-yorkais David Haviland qui, après des années d’importation, a créé sa propre manufacture à Limoges en 1842.

Cette photo des années 40 ou 50 montre l’étape du coulage de la porcelaine. Une des méthodes encore employée dans la fabrication des pièces. L’atelier de l’époque est en revanche un musée aujourd’hui — Photo : Bernardaud

En 2025, les États-Unis demeurent le premier marché de Bernardaud, suivis du Japon et du Moyen-Orient.

Mû par l’innovation

Les fils Jacques et Michel (premier du nom) surmontent la crise de 1929 et nouent les premiers partenariats avec des artistes internationaux pour ses collections. Une tradition qui ponctue l’histoire de Bernardaud et ses créations (Fernand Léger, le designer Raymond Loewy, Jeff Koons…).

Après-Guerre, la manufacture bascule dans l’ère industrielle, grâce à un pari technologique en 1949 : un four tunnel qui fonctionne 24 heures sur 24, alimenté non plus au charbon mais au gaz de ville. Une première en France. La chaleur constante permet des pièces plus solides, plus homogènes et accroît les capacités de production.

Bernardaud est le premier en France à installer des fours tunnels, longs d’une trentaine de mètres, chauffés non plus au charbon mais au gaz de ville — Photo : Bernardaud

La quête d’innovation est une constante. C’est elle qui poussera Pierre Bernardaud, aux commandes à partir de 1962, à ouvrir un nouveau site en 1979 à Oradour-sur-Glane, à environ 20 kilomètres de Limoges. Il y déménage la production de porcelaine blanche, avant décors. De nouvelles techniques sont expérimentées, comme la presse isostatique adoptée dans les années 1980 pour augmenter la production d’assiettes et leur qualité.

Pour séduire la ménagère, Bernardaud est parmi les premières marques à oser un spot télévisé à l’ORTF en 1969, dont le jingle a marqué une génération.

Bijoux, décoration, architecture et… défense

En prenant la direction de l’entreprise en 1994 au décès brutal de ses parents, l’actuel PDG Michel Bernardaud accentue la diversification. Après les lithophanies en 1991, place aux bijoux en 1998, aux objets de décoration (vases, luminaires), au mobilier, aux spiritueux (maisons de Cognac), au flaconnage pour des cosmétiques début des années 2000 (Dior, Sothys, Guerlain). Jusqu’à des façades extérieures pour lesquelles la manufacture a été sollicitée (boutique Dolce & Gabana à Paris en 2007, palais de justice de Limoges en 2016). La maison aime bousculer les codes.

Michel Bernardaud est aux commandes de l’entreprise depuis 1994 — Photo : Jean-Baptiste Millot

Capable de reproduire des collections contemporaines de Marie-Antoinette - principalement pour des musées et via la Manufacture royale -, Bernardaud investit aussi dans le XXIe siècle. Quand Charles Bernardaud, fils de Michel Bernardaud, intègre l’entreprise en 2017, c’est précisément pour piloter la branche nouvelles technologies. Le polytechnicien contribue à la mise au point d’une porcelaine innovante destinée au blindage et aux gilets pare-balles, à partir des propriétés de résistance déjà exceptionnelles de cette céramique. "La porcelaine est plus résistante que le béton", explique l’entreprise. Cet axe défense, sur lequel Bernardaud reste très secret, est voué à prendre de l’ampleur.

Une euphorie pour les arts de la table depuis le Covid

Les arts de la table demeurent la source principale du chiffre d’affaires de Bernardaud, à la faveur d’une véritable "euphorie", dit l’entreprise, après la crise sanitaire. "Le Covid a suscité un nouvel engouement à recevoir chez soi, combiné au retour en grâce des belles pièces", analyse-t-elle. Si les très grands services de mariage ont moins la cote, les coffrets moins volumineux séduisent au point que la production est en flux tendu.

Bernardaud s’est diversifié, notamment au service de grandes maisons — Photo : Caroline Ansart

Parmi les défis à relever pour Bernardaud en 2025, celle de faire connaître la marque aux jeunes générations, "continuer d’innover, de mener de beaux projets de collaboration, nous développer à l’étranger (deux ouvertures sont prévues d’ici la fin de l’année à Miami et Tokyo) et redonner une dynamique à Haviland", détaille Frédéric Bernardaud, directeur de la création et frère du PDG.

En chiffres

700

Nombre de salariés, quasiment doublé depuis le Covid. Ils sont répartis entre Oradour-sur-Glane (production de porcelaine blanche), Limoges (siège social et atelier de décors) et les huit boutiques (deux à Paris, Lille, Bordeaux, Limoges, New York, Tokyo, Dubaï).

3 millions

Nombre de pièces produites chaque année, soit 70 à 75 % de la porcelaine fabriquée à Limoges.

75 %

Part des ventes à l’export. Les États-Unis sont le premier marché, suivi du Japon et du Moyen-Orient.

Les dates clés

1863 : Création de la fabrique par deux industriels limogeauds qui profitent de l’essor de la porcelaine et du gisement local de kaolin.

1900 : Léonard Bernardaud, ancien apprenti devenu responsable des services commerciaux, rachète toutes les parts et donne son nom à la manufacture.

1911 : Premiers pas à l’export avec l’ouverture d’une boutique à New York. Les États-Unis sont toujours le marché le plus important.

1949 : Installation des premiers fours tunnels, fonctionnant au gaz de ville et non plus au charbon. Une première en France et un bond en termes de capacités de production.

1969 : Bernardaud est une des premières marques en France à oser un spot publicitaire à l’ORTF, ils étaient autorisés depuis juste un an.

1991 : Début de la diversification, remettant au goût du jour les lithophanies. S’en suivent les bijoux, décorations, mobilier, architecture et la Défense.

2024 : Bernardaud rachète son concurrent historique Haviland.

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