Qu’une entreprise de Limoges ait débuté dans la porcelaine n’a rien d’étonnant… Sauf quand elle est devenue, 160 ans plus tard, un géant mondial de l’électricité. C’est la – riche – histoire de Legrand (plus de 38 000 salariés, 8,7 milliards d’euros de CA en 2024), seul groupe du CAC 40, avec Michelin, à avoir son siège social en province.
À l’origine, deux marchands de bois — Henri Barjaud de Lafond et Léonard Clidasson — ouvrent une manufacture de porcelaine, non loin de la Vienne. Le bois qui alimentait les fours transitait alors par la rivière. La proximité de la source d’approvisionnement était un avantage stratégique. Cent soixante ans après, Legrand occupe toujours son site d’origine, à l’entrée Est de Limoges.
Dès 1866, la société va changer de dirigeant à quatre reprises avant d’être rachetée en 1904 par Frédéric Legrand, Charles Alary et Jean Joquel. Elle prend alors le nom de F. Legrand & Cie. Sept ans plus tard, il s’associe avec Émile Betoule, fils de porcelainier, la société devient Betoule et Legrand. Son capital social s’élève à 60 000 francs.
Un incendie dévastateur
L’activité se diversifie en 1919 lorsqu’ils s’associent avec Jean Mondot, un Limougeaud qui avait ouvert un atelier de fabrication d’interrupteurs et de poires d’allumage en porcelaine et en buis à Excideuil (Dordogne). La société est renommée Betoule Legrand & Cie. Les propriétés isolantes de la céramique sont bien connues et le plastique pas encore inventé. La fabrication d’appareils électriques devient très vite l’activité principale. En 1924, Émile Betoule cède ses parts et la société devient la Manufacture de porcelaines et d’appareillage électrique F. Legrand & Cie, les deux actionnaires, Legrand et Mondot, détenant le capital à parité. En 1938, l’usine est équipée du premier four tunnel fonctionnant au gaz de ville pour cuire la porcelaine électrotechnique, une innovation majeure.
En 1944, deux beaux-frères Jean Verspieren et Édouard Decoster, industriels du Nord, reprennent la société et vont la faire grandir pendant plus de quarante ans, la portant au rang de leader mondial. "On leur aurait proposé Legrand et les Cachou Lajaunie, révèle Delphine Camilleri, directrice de la communication, ils ont fait le choix judicieux de Legrand."
"Dans un pays en reconstruction, ils pensaient que les Français avaient besoin d’avoir de bonnes solutions électriques plutôt que des assiettes en porcelaine."
L’histoire aurait pu tourner court, lorsqu’en août 1949 un incendie ravage l’atelier central où l’on fabriquait la porcelaine, les flammes atteignant 30 mètres de haut. Les dirigeants vont rebâtir l’usine pour produire exclusivement de l’appareillage électrique. "Dans un pays en reconstruction, ils pensaient que les Français avaient besoin d’avoir de bonnes solutions électriques plutôt que des assiettes en porcelaine, remarque Delphine Camilleri. Ils avaient un sens visionnaire, transformant cette crise en opportunité pour repartir vers une stratégie qui fera le succès de la marque."
La révolution des nouveaux matériaux
Dans ces années cinquante synonymes de développement économique, la gamme s’élargit grâce à de nouvelles techniques de production et de nouveaux matériaux comme les thermodurcissables et les thermoplastiques. "Ces matières ont changé la donne pour les infrastructures électriques remplaçant la porcelaine", ajoute la directrice de la communication.
Les associés produisent équipements de protection électrique (coupe-circuit, disjoncteur), cheminement de câbles (goulotte, moulure) et de l’éclairage de sécurité.
Des acquisitions en cascade
Dès 1954 commencent les acquisitions en France puis à l’étranger pour atteindre 197 filiales sur les cinq continents. Une internationalisation qui débute en 1966 en Belgique. En 1977, la première implantation hors d’Europe marque un virage avec le rachat de Pial, leader de l’appareillage au Brésil. Legrand débarque aux États-Unis en 1984 en reprenant Pass & Seymour, n° 2 national de l’appareillage électrique. Résultat, le chiffre d’affaires du groupe dépasse le milliard d’euros en 1989 lorsqu’il rachète BTicino, leader italien de l’appareillage. "Avec ce champion, le groupe a changé de catégorie" affirme Delphine Camilleri.
Introduit à la Bourse de Paris en 1970, le groupe sera ensuite coté au CAC 40 le 31 décembre 1987.
Domotique et décoration
Dans les années 1990, l’offre produits prend un virage avec la domotique. "Ces solutions étaient un peu élitistes et avec des systèmes d’ensemble pour le bâtiment, se souvient la directrice de la communication, cela demandait du temps aux installateurs malgré leur formation. Après l’acquisition de Netatmo en 2018, la domotique est devenue accessible, à la carte, pour suivre sa consommation d’énergie et diminuer sa facture. Le smartphone a été accélérateur." Les interrupteurs deviennent des objets de décoration avec la première gamme couleurs "Sagane" et de nouvelles matières, bois, verre, corian, métal et porcelaine puis "Céliane" avec Netatmo.
Le rachat par Schneider avorté
Tout aurait pu basculer en 2001 quand le groupe Schneider Electric lance une offre publique d’échange amicale sur la totalité du capital. La Commission de Bruxelles retoque le projet arguant d’un risque d’abus de position dominante. Le 29 juillet 2002, le groupe tombe finalement dans l’escarcelle d’un consortium constitué des fonds d’investissement Wendel/KKR. Ils se désengageront du capital en 2011 et Legrand reviendra au CAC 40. "Aujourd’hui, l’actionnariat est à 97 % en bourse, avec 95 % d’actionnaires institutionnels, 2 % d’individuels et 3 % de salariés ou ex-salariés", remarque Delphine Camilleri.
12 à 15 milliards d’ici à 2030
Les acquisitions se sont accélérées depuis vingt ans, le groupe a repris des sociétés leader sur leur marché comme ATP, l’an dernier, en Australie, un fabricant de tubes. Le groupe s’apprête aussi à prendre le contrôle du vendéen Cogelec pour 254 millions d’euros.
Aujourd’hui, Legrand est présent dans 90 pays et ses produits sont commercialisés dans 170 pays. Pour 2030, les ambitions annoncées par son directeur général Benoît Coquart ciblent les segments à forte croissance, objets connectés, centres de données et transition énergétique, tout en restant un acteur puissant sur les solutions électriques du bâtiment. "Cela doit nous amener à un chiffre d’affaires de 12 à 15 milliards d’euros avec une feuille de route RSE très exigeante au niveau social, sociétal et environnemental", conclut la directrice de la communication.