Au 9 bis de la rue Truffaut, à quelques encablures de la place de Clichy, on ne trouve plus trace de la boutique parisienne Rustin & Larroque, une de ces multiples échoppes qui jalonnaient les rues de la capitale au début du XXe siècle. Ouverte en 1903, elle a marqué le début d’une aventure industrielle familiale qui perdure aujourd’hui en Sarthe, celle de l’entreprise Rustin. Elle a laissé son nom dans l’histoire avec une invention révolutionnaire entrée dans le langage courant : la rustine, une petite pièce de caoutchouc autocollante permettant de réparer une crevaison par vulcanisation à froid.
Le rechapage de pneus pour débuter
En 1903, Louis Rustin et son associé Jean Larroque exercent une activité de rechapage des pneus. Le monde sort de l’hippomobile, laissant peu à peu la place au vélo et à l’automobile. Dès 1908, ils sortent leur premier brevet, celui d’un "dispositif pour éviter les éclatements des pneumatiques pour tous les véhicules": une bande de cuir insérée entre le pneu et la chambre à air.
L’activité se développe, on ouvre un atelier puis une usine à Clichy, mais tout s’arrête en 1914 pour reprendre après la guerre. "Avec un autre associé, Paul Dumenjou, qui était chimiste et deviendra directeur général de l’entreprise, ils ont cherché un autre procédé", raconte Louis-Alain Rustin, arrière-petit-fils du fondateur et aujourd’hui à la tête de l’entreprise familiale.
"Cyclistes, vous pouvez tous crever !"
La rustine, que Louis Rustin, passionné de vélo, a testée sur les routes en famille, naît en 1922. Elle est aussitôt brevetée et sa notoriété va grandissante. "La démarche commerciale était très moderne, ajoute Louis-Alain Rustin. L’entreprise était présente au salon de l’auto et à l’exposition universelle de Barcelone dès 1922, dans les salons coloniaux et européens, elle s’affichait dans les journaux. La rustine se vendait partout en Europe et dans l’empire colonial. Ce premier âge d’or a duré jusqu’en 1939." Avec un slogan, "Unis pour la vie", qui a perduré. Et d’autres, plus subversifs mais particulièrement percutants, tels que "Cyclistes, vous pouvez tous crever !"
Installation en Sarthe en 1934
En 1934, également féru de pêche, Louis Rustin déménage l’entreprise dans une ancienne filature de coton abandonnée depuis 1917. Elle y est toujours, nichée dans un site improbable : À l’écart de La Chartre-sur-le-Loir, on y pénètre entre deux bâtiments du XIXe siècle, avant de franchir un pont sur la rivière.
Une maison de maître, aujourd’hui vendue mais qui a hébergé plusieurs générations de la famille Rustin, un moulin, un barrage, une turbine électrique qui produit encore pour répondre à une partie des besoins de l’entreprise. Mais aussi des bâtiments plus récents, qui ont répondu à son évolution. Le décor est planté.
Les années fastes des Trente Glorieuses
1939 marque un nouveau coup d’arrêt de plusieurs années. Puis, l’armistice signé, le pays se reconstruit. Louis Rustin père et fils sont désormais à la tête de la société, qui bénéficie du plan Marshall, obtient des machines américaines et s’agrandit. Dans les années cinquante, elle fabrique d’autres produits en caoutchouc naturel, qui provenait alors d’Indochine, pour différents usages. Des rustines, certes, jusqu’à 30 millions d’unités par mois, mais aussi des patins de freins, des butées pour les trains, des bandes de billard, des tuyaux de gaz…
"La rustine était présente partout, sur le Tour de France, sur Bordeaux-Paris. Il n’y avait de course de vélo sans la présence de la Rustine"
"On a employé ici jusqu’à 300 personnes, rappelle Louis-Alain Rustin. Au décès de mon arrière-grand-père en 1954, son fils était déjà lui-même décédé, c’est mon arrière-grand-mère qui a repris le flambeau, puis mon père en 1964. Cela a été une période très faste. La rustine était présente partout, sur le Tour de France, sur Bordeaux-Paris. Il n’y avait de course de vélo sans la présence de la Rustine." Jusqu’en 1970 environ, le produit représente 30 à 40 % de l’activité de l’entreprise.
Un déclin suite au choc pétrolier
Années 1975-1976 : le choc pétrolier sonne le glas d’un certain miracle industriel. Jusqu’en 1985, l’entreprise décline, connaît plusieurs plans de restructuration.
"En 1994, nous sommes passés à 300 000 francs du dépôt de bilan…"
"Le monde et l’image du patron avaient changé, témoigne Louis-Alain Rustin, et il aurait fallu évoluer avec. Mais les managers avaient connu une autre époque. Le jeune dirigeant prend en 1994 la tête de l’entreprise, qui ne compte plus que 65 personnes. "On est passé cette année-là à 300 000 francs du dépôt de bilan, se souvient-il. Alors on s’est retroussé les manches. Il fallait aller vers des technologies modernes, et j’ai réussi à faire financer par deux banques une ligne d’extrusion en continu. Six mois plus tard, on sortait nos premiers produits. Des bavettes de poubelle en caoutchouc. Ça n’avait rien de glorieux mais on commençait à remonter la pente."
Nouveau rebond avec Louis-Alain Rustin
Louis-Alain Rustin restructure, se sépare des locaux restants à Clichy pour sortir de l’indivision familiale et acquiert l’entreprise avec sa sœur. Une seconde ligne d’extrusion arrive, puis un mélangeur, venu remplacer l’antique machine de 1957… "On a investi, fait des produits qui ont permis de réinvestir et de produire plus, explique-t-il, tout en étant très intégré, ce qui est notre ADN. Nous fabriquons nos moules à injection et faisons nos propres mélanges."
Rustin fabrique même toujours un peu de rustines aujourd’hui, très à la marge, mais l’entreprise de 140 personnes, qui travaille le caoutchouc naturel ou synthétique et le silicone, est surtout devenue un acteur incontournable de l’étanchéité technique : joints pour les portes de métros ou de trams, pour chambres froides ou containers, bavettes pour le TGV. "Nous sommes sous-traitants de grands acteurs du transport, secteur qui représente une part majeure de notre activité, explique le dirigeant. Nous travaillons pour près de 50 % à l’export, en Allemagne, en République tchèque, en Inde, en Chine… Et cette part va encore augmenter."
Le rebond a même conduit l’entreprise, qui a doublé son chiffre d’affaires en 5 ans pour atteindre 15 millions d’euros l’an passé, à ouvrir en 2020 un second site à Neuillé-Pont-Pierre, dans le département voisin d’Indre-et-Loire. Elle projette maintenant de l’agrandir et de le renforcer, tout en continuant d’investir chaque année entre 1,5 et 2 millions d’euros dans son outil industriel.