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Prat Dumas : du pape Clément V au CAC 40, plus de 700 ans de filtres à papier
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Prat Dumas : du pape Clément V au CAC 40, plus de 700 ans de filtres à papier

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La papeterie Prat Dumas se revendique comme la plus ancienne entreprise de France encore en activité. Son histoire hors norme est tantôt façonnée par un templier, tantôt par l’Édit de Nantes, la couronne de Russie ou le Covid. Elle a connu un âge d’or et failli disparaître maintes fois. Elle fournit aujourd’hui 2 000 clients, parmi lesquels des industries du CAC 40 en papier de haute technologie.

La famille Faura, elle-même issue de la tradition papetière en Espagne, a intégré l’entreprise au début des années 2000 avant de la reprendre totalement en 2004. Ce sont désormais Ramon Faura et sa mère Geneviève Faura, qui en sont cogérants — Photo : Claude-Hélène Yvard

Méconnue de beaucoup, l’entreprise Prat Dumas a structuré tout un territoire pendant des siècles. Installée à Couze-et-Saint-Front, en bordure de la rivière Couze, elle est peut-être la plus ancienne entreprise de France encore en activité avec un acte de naissance de l’an 1309.

Constitution française, Exposition universelle et masques FFP2

Labellisé entreprise patrimoine vivant, Prat Dumas produit aujourd’hui une grande diversité de papiers, essentiellement des filtres industriels et de laboratoire utilisés en chimie, dans les secteurs pharmaceutique et cosmétique. Mais il y a 233 ans, c’est elle qui a par exemple fourni le papier sur lequel a été imprimée la première Constitution française, en 1791. Elle a aussi exposé ses machines de pliage de papier, révolutionnaires pour l’époque, à l’Exposition universelle de Paris en 1867. L'imprimerie n’aurait alors pas imaginé qu’elle fournirait, plus de 150 ans plus tard, du papier coton et du papier à charbon actif pour confectionner des masques FFP2 dès le début de la crise Covid. Entre-temps, elle aurait pu maintes fois disparaître.

La première Constitution française en 1791 est imprimée en partie sur du papier fabriqué au Moulin des Barreaux — Photo : Prat Dumas

Depuis les années 2000, c’est la famille Faura, elle-même issue d’une longue tradition papetière en Catalogne, qui a pris en main cette destinée. Ramon Faura est désormais l’actuel dirigeant depuis le décès de son père, aidé de sa mère et de la dizaine de salariés.

Au service de l’Église

À l’origine se tenait là le moulin des Barreaux. Au début du XIVe siècle le pape Clément V réclame qu’il fabrique du papier pour l’Église, pour éviter que ce savoir-faire ne soit uniquement détenu par les Maures, musulmans. "Un chevalier templier assurait la gestion du moulin. Son sarcophage se trouve encore sur notre site, dans l’église romane", raconte Ramon Faura.

L’église romane, implantée sur le site de Prat Dumas, a servi de locaux pour les bureaux jusque dans les années 2010. "Ils étaient inchauffables", se rappelle le dirigeant Ramon Faura — Photo : Claude-Hélène Yvard

Le logo de la société résume l’épopée : les armes de Bertrand de Goth, futur pape Clément V, rappellent qu’elle a été créée par lui ; trois croix symbolisent ses liens avec Amsterdam suite à la révocation de l’Édit de Nantes ; la couronne de Russie a été ajoutée en 1695, quand l’entreprise est devenue fournisseur exclusif de Pierre le Grand, dit Pierre 1er, fils du tsar Alexis I. Les documents de l’entreprise et ceux trouvés aux archives départementales de la Dordogne en attestent.

Le templier Bertrand de Marques avait été désigné par l’archevêque de Bordeaux Bertrand Goth - futur pape Clément V - pour s’occuper de ses biens à Couze. Son sarcophage, le dernier avec la croix de Malte dans le Périgord, repose dans l’église romane sur le site de Prat Dumas — Photo : Prat Dumas

En 1685, la révocation de l’Édit de Nantes provoque la fuite des maîtres papetiers Huguenots en Hollande. Une partie importante du papier fabriqué en Dordogne est exportée à Amsterdam. C’est le début de la production du papier aux armes de la ville dans le moulin des Barreaux et dans les autres moulins de la Couze. Entre 1790 et 1820, la Révolution et les guerres napoléoniennes réduisent les exportations et la production périclite dans la vallée. Beaucoup de moulins de Couze tardent à se moderniser et certains ferment. Mais le moulin des Barreaux résiste.

Le virage vers les papiers absorbants

L’invention de la machine à papier en continu en 1798, avec des plus grandes bandes, modernise les techniques d’impression. C’est un facteur déterminant qui permet à l’entreprise d’opérer un virage majeur en se spécialisant dans ce qui fera sa renommée : les papiers absorbants.

Une partie de l’équipe de l’entreprise, devant le moulin de Barreaux au début du XXe siècle — Photo : Prat Dumas

Vers 1880, M. Prat propriétaire du moulin des Barreaux, se lance dans des expérimentations avec un pharmacien de Bergerac pour filtrer les préparations médicinales. Il invente un papier-filtre rond, plissé à la main, qui fait la prospérité de sa famille et du village. L’alliance par mariage avec la famille Dumas propriétaire d’un autre moulin donne naissance à la dynastie Prat Dumas. Ils sont alors à la tête de la référence des papiers-filtres en France et en Europe pendant plus d’un siècle. Ce sont les années fastes, la papeterie fait vivre la commune, employant l’essentiel des habitants dont beaucoup de femmes.

2004, la faillite évitée de justesse

Lors du rachat de la société par les gérants actuels en 2004, le nom est conservé. L’entreprise est à deux doigts de la disparition, "c’est la troisième fois et la pire", raconte le dirigeant. Les clients ont déserté. Le père du dirigeant actuel investit alors beaucoup dans l’innovation, créant lui-même des prototypes de machines sur-mesure pour chaque client, tout en prospectant de nouveaux marchés et démarchant partout dans le monde.

L’entreprise a employé beaucoup de femmes du village. Ici dans les années 1940, pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont elles qui plient le papier-filtre à la main — Photo : Prat Dumas

"Depuis vingt ans, nous produisons des papiers de haute technologie très variés : à base de chanvre, de charbon, du papier tissé à la main… Notre cœur de métier, c’est le papier-filtre pour les laboratoires et l’industrie. Cela représente 80 tonnes de papier par an", explique Ramon Faura. Ils sont à grande valeur ajoutée. "Nous avons 2 000 clients. 20 % sont des industriels dont bon nombre du CAC 40", estime Geneviève Faura, sa mère. Le reste, ce sont des laboratoires."

Chanel, l’Oréal, Saint-Louis Sucre

Parfumeries, pharmacopée, agroalimentaire, huiles en tout genre, "nous faisons du sur-mesure", expliquent les dirigeants. Chanel, Saint-Louis Sucre, l’Oréal font confiance à l’entreprise périgourdine. Les 2 000 clients répartis à travers le monde correspondent à presque autant de références de papiers lisses ou crêpelés dont le grammage peut aller de 50 à 1 200 grammes. Avec ses 10 salariés, l’entreprise réalise un chiffre d’affaires annuel d’1,4 million euros dont 50 % à l’export, un chiffre en progression.

Le savoir-faire de Prat Dumas est unique en France, c’est ce qui lui a valu d’être distinguée encore récemment par le prix spécial du 20e anniversaire de la Truffe, l’association des Périgourdins de Paris, remis début septembre. Il récompense les entreprises qui contribuent au rayonnement du territoire.

L’entreprise produit aujourd’hui une grande variété de papiers filtres destinés aux industries pharmaceutiques, cosmétiques, mais aussi chimiques (engrais, raffineries, lubrifiants, colorants…), agroalimentaires (brasserie, boissons, huilerie) et métallurgiques (traitement de surface, etc.) — Photo : Prat Dumas

1309 : Date de naissance officielle de l’entreprise, alors un moulin, dont une trace est retrouvée dans une procédure judiciaire de 1470.

1695 : L’entreprise est le fournisseur exclusif de Pierre le Grand, l’empereur de Russie. La couronne du tsar de Russie est ajoutée au blason de l’entreprise.

1880 ; Invention par Pierre Prat du papier rond à filtrer. C’est un tournant majeur pour l’entreprise qui connaîtra un siècle de prospérité en devenant une référence du papier-filtre.

2001 : L’entreprise compte quatre gérants dont le père du dirigeant actuel Ramon Faura. Elle est déjà est en grande difficulté.

2004 : Rachat de l’entreprise par la famille Faura, qui évite à l’entreprise la faillite. Le nom Prat Dumas est conservé.

2009 : L’entreprise est labellisée Entreprise patrimoine du vivant (EPV). Fidèle à son histoire, elle investit dans la R et D et créé des machines sur-mesure pour ses clients.

2024 : En septembre, Ramon Faura, dirigeant de l’entreprise, a reçu le prix spécial de La Truffe, anciennement association des Périgourdins de Paris.

En chiffres

10

nombre de salariés

80

Tonnage annuel de papier produit chaque année à destination des industries

1,4 million

Chiffre d’affaires annuel, dont 50 % à l’export

2 000

nombre de clients, parmi lesquels 20 % d’industriels

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