France Biotech vient de publier son Panorama France HealthTech. Cette étude souligne une croissance solide du secteur HealthTech en France. Quels sont les principaux moteurs de cette croissance ?
Le nombre d’entreprises est en augmentation, avec 2 700 start-up en santé en France – 864 biotech, 1 393 medtech et 450 start-up en santé digitale – contre 2 500 fin 2023. Au total, elles ont généré un chiffre d’affaires de 1,7 milliard d’euros en 2023, en hausse de 21 % par rapport à 2022. On observe également une croissance des effectifs (75 600 emplois contre 60 000 fin 2023) et une croissance des dépenses en recherche et développement (1,4 milliard d’euros en 2023 contre 1,3 milliard en 2022).
Parmi les secteurs émergents, on peut citer les biotech, le numérique et l’IA en santé et la tech bio, qui combine IA et biotechnologie pour accélérer la découverte de molécules, avec des entreprises comme White Lab, Bioptimus, Qubit ou Akemia. Tous ces signaux positifs témoignent du dynamisme de la recherche française et de la résilience de nos entrepreneurs. En termes d’implantations, nos entreprises, de par leur lien avec les universités, sont très ancrées dans les territoires. Sur les 600 entreprises de l'échantillon qui a permis de réaliser notre Panorama, les deux tiers sont implantés en régions.
Le secteur a généré 75 600 emplois mais les licenciements sont en hausse avec 14 % des entreprises qui ont réduit leurs effectifs et le nombre de défaillances a augmenté en 2024 ?
Effectivement, dans le même temps, on observe un petit peu plus d’entreprises qui licencient – soit une hausse de 3 à 4 %. Mais je ne pense que cela soit significatif au sens statistique du terme. Pour 2025, 8 entreprises sur 10 ont prévu de recruter. La R & D représentant plus d’un tiers des effectifs, les recrutements à venir concerneront principalement la R & D, moins la production et un peu plus la commercialisation, ce qui montre que nos entreprises sont plus matures. Étant en concurrence avec toutes les grandes entreprises pharmaceutiques, de la tech et du dispositif médical, nous sommes toujours dans un contexte de tension sur les talents.
On voit également un peu plus d’entreprises qui ferment, avec une hausse des défaillances de 3 à 4 %. Là encore, ce n’est pas significatif même si cela reste un point de vigilance. Au sein de France Biotech, on communique beaucoup avec nos membres sur les mesures à prendre en cas de difficultés de trésorerie, comme la façon de communiquer avec leur board ou sur les mesures conservatoires à mettre en place suffisamment tôt pour ne pas se retrouver dans des situations de cessation de paiements qui n’auraient pas été anticipées.
Le financement reste la première préoccupation des entrepreneurs, notamment pour les biotechs, avec 63 % d’entre elles qui craignent des difficultés de refinancement ?
Le financement de nos entreprises est une de nos priorités. Avec six à douze mois de trésorerie en moyenne, 80 % de nos entreprises sont en recherche de financement. Notre secteur requiert des méthodologies de développement particulièrement exigeantes et des cycles de financement très élevés et longs. Créer un médicament aujourd’hui représente 15 années de travail et un coût de 800 millions à un milliard d’euros pour des entreprises qui démarrent souvent de zéro. Le chemin de financement de l’entreprise doit donc être défini dès sa création. Comme une piste de décollage d’avion, ce cycle doit être suffisamment long. Il ne faut pas aller trop vite dans les différentes étapes de financement pour lui permettre de décoller.
"Sur les opérations de financement en 2024, 75 % des capitaux étaient américains"
Pour rendre leur innovation accessible, les entreprises ont plusieurs solutions : soit elles y parviennent seules, soit elles vendent leur technologie à une entreprise établie, soit elle s’associe à une entreprise qui va les aider financièrement et techniquement à développer leur innovation. Dans un contexte où le financement 2024 n’a pas été une bonne année pour la France, néanmoins, on a eu une année 2024 particulièrement fertile avec un nombre important de partenariats industriels qui ont été signés, parfois avec des grands acteurs français. En outre, le financement de nos entreprises n’est pas que national, avec des opportunités de financement européenne et américaine. À noter que sur les opérations de financement en 2024, 75 % des capitaux étaient américains.
Comment se comporte le secteur face à la chute des investissements en capitaux ?
Il y a une difficulté à financer nos entreprises avec une France qui décroche par rapport aux autres pays européens. On est toujours dans une situation de fragilité, en particulier en France. Cela tient beaucoup à la période d’instabilité politique dans un contexte économique général qui est assez tendu. Si l’on a eu une reprise du capital-risque aux États-Unis et en Europe avec des croissances relativement importantes – 58 % aux États-Unis et 60 % en Europe – en France, le capital-risque, affiche un recul de 8 %. Cela ralentit considérablement le développement des innovations et pose des problèmes de compétitivité.
Si les entreprises arrivent à se refinancer, c’est beaucoup plus long et laborieux qu’auparavant avec des capital-risqueurs qui ont eux-mêmes des difficultés à se financer et qui sont beaucoup plus prudents dans le choix des actifs qu’ils vont soutenir. Il faut aller chercher des financements à travers les dispositifs existants, tels que le dispositif Tibi, qui a beaucoup aidé l’écosystème français. Il vise à flécher les investisseurs institutionnels, notamment les assureurs vers les fonds labellisés pour supporter le financement de technologies. France Biotech agit en soutien de l’écosystème pour s’assurer que les subventions promises seront bien libérées, voire que d’autres appels à projets pourront être ouverts, comme l’a annoncé le gouvernement lors du sommet de l’IA. Nous allons chercher de nouvelles sources de financement et travaillons actuellement sur un projet lié au financement dont on espère pouvoir livrer les conclusions au milieu de cette année.
Comment accueillez-vous le coup de rabot sur les aides à l’innovation dans le budget 2025 ?
Avec 95 % d’entreprises qui en bénéficient, le crédit d’impôt recherche (CIR) est un dispositif de financement essentiel pour nos entreprises. Nous étions très satisfaits de la première version du projet de loi de finances publiée en septembre qui le préservait intégralement. Depuis, il y a eu beaucoup de controverses sur la productivité et sur le retour sur investissement du CIR. Des économies ont été faites de manière disproportionnée sur les entreprises françaises les plus innovantes qui produisent et créent de la valeur dans les territoires, ce qui a provoqué une immense déception pour le secteur. Au sein du CIR, le dispositif Jeune Docteur, qui permettait aux entreprises de bénéficier d’un crédit d’impôt de 120 % du coût salarial sur 24 mois, a été supprimé. Si l’on veut faire des économies sur ce crédit d’impôt, ce n’est pas la dépense la plus pertinente à viser selon nous.
"Si vous êtes une entreprise de dix salariés avec cinq jeunes docteurs, du jour au lendemain vous vous retrouvez avec des charges non prévues sans pour autant gagner en productivité"
Étant donné que nos talents sont très sollicités par les entreprises internationales, il y a un risque de fuite des talents à l’étranger. Cela vient gêner les transferts de technologie entre le secteur académique et les entreprises privées. La mesure étant à effet immédiat, elle peut mettre directement en difficulté les entreprises utilisatrices du dispositif. Ainsi, si vous êtes une entreprise de dix salariés avec cinq jeunes docteurs, du jour au lendemain vous vous retrouvez avec des charges non prévues sans pour autant gagner en productivité.
Conscients du contexte économique, nous avons fait part de nos préoccupations au gouvernement et sommes en train de travailler sur des propositions pour la loi de finances 2026. Nous œuvrons également avec le ministère de la recherche sur la clarification des dépenses éligibles, notamment en recherche clinique, celle-ci étant la dépense la plus importante pour nos entreprises.
L’élection de Donald Trump et la perspective de droits de douane supplémentaires constituent-elles des sujets de préoccupation pour le secteur ?
Les droits de douane sont un sujet de préoccupation mais c’est un sujet à moyen long terme pour nos entreprises qui ne sont pas encore au stade de la commercialisation. Les positions du président américain sont assez volatiles sur le commerce international, nous pouvons nous poser la question de savoir si elles seront vraiment appliquées dans la durée. Nous sommes plus préoccupés des perspectives de ralentissement sur l’économie américaine, tout comme les marchés financiers qui commencent à s’inquiéter d’un manque de visibilité de la stratégie outre-Atlantique. Il n’est pas impossible que les investisseurs soient dès lors encore plus sélectifs sur leurs investissements et que cela renforce les difficultés sur le sujet dans une situation qui est déjà tendue. D’où l’importance d’avoir une mobilisation européenne pour le financement de l’innovation en santé.