Hauts-de-France
Philippe Hourdain (CCI Hauts-de-France) : "Pour investir, les entreprises ont besoin de savoir à quoi s’attendre"
Interview Hauts-de-France # Services aux entreprises # Conjoncture

Philippe Hourdain président de la CCI Hauts-de-France "Pour investir, les entreprises ont besoin de savoir à quoi s’attendre"

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Face à une économie en pleine transformation, ce qui se traduit par une succession de crises, les Hauts-de-France ont plusieurs atouts à faire valoir. Philippe Hourdain, président de la CCI Hauts-de-France décrypte cette période particulière et la manière dont les entreprises régionales se transforment, elles aussi.

Philippe Hourdain, président de la CCI Hauts-de-France — Photo : KITEL Ludovic

Quelle est la situation économique dans les Hauts-de-France, après une rentrée 2024 plutôt calme ?

Je veux souligner en premier lieu la capacité de résilience formidable des entreprises régionales. Les chefs d’entreprise se battent depuis plusieurs années dans un contexte de crises successives. L’état d’esprit global qui se dégage, c’est vraiment la résistance. Mais évoquer la résilience des entreprises, c’est aussi reconnaître que le contexte est difficile… Le nombre de défaillances d’entreprises augmente dans les Hauts-de-France, de manière continue depuis 2021. En juillet 2024, ce nombre de défaillances était supérieur de 15 % à celui de juillet 2019. Sans oublier toutes les entreprises qui ne figurent pas dans ces statistiques, mais qui sont dans une situation très limite sur le plan financier. L’emploi est lui aussi en repli global sur les neuf premiers mois de l’année 2024. À l’occasion de notre dernière étude de conjoncture, les dirigeants répondants ont aussi fait état d’un repli global de leur chiffre d’affaires sur le troisième trimestre de cette année.

"Aujourd’hui, les dirigeants d’entreprise font face à des remises en question permanentes, qui créent une sensation de crise continue"

Enfin, si je parle peu de politique en temps normal, je voudrais souligner le manque de responsabilité, notamment de la part de l’Assemblée nationale, au sujet des grandes problématiques actuelles. Et je constate une résignation lasse des dirigeants face à ce phénomène.

Ce ras-le-bol politique est un phénomène nouveau ?

Auparavant la vie économique suivait son cours, avec ses hauts et ses bas. Aujourd’hui, les dirigeants d’entreprise font face à des remises en question permanentes, qui créent une sensation de crise continue. Et depuis quelques mois s’ajoute une instabilité politique dramatique. Il existe un manque de cohérence politique à l’Assemblée nationale, que l’on a pu observer sur des sujets comme celui du budget. Cette instabilité ajoute de la crise à la crise, mais dans le même temps, on demande aux entreprises d’innover, de recruter, d’être responsables. Les chefs d’entreprise ne demandent pas mieux, mais le politique ne donne pas l’exemple. L’instabilité ambiante n’est pas à la hauteur des enjeux du moment. Elle crée une fébrilité attentiste du côté des entreprises, qui sont l’élément moteur d’un pays. Il est difficile d’investir beaucoup dans un tel contexte.

Les entreprises régionales sont-elles dans l’attentisme face à un potentiel choc fiscal ?

C’est le sujet majeur. Dans ce contexte de crises successives, qui semble appelé à durer, les entreprises ont besoin de savoir à quoi s’attendre. Il faut les laisser travailler dans un environnement qu’elles connaissent. Pour un chef d’entreprise d’une soixantaine d’années - et il y en a beaucoup - un changement de réglementation soudain est une complexité supplémentaire.

"Certaines tendances ne vont pas dans le bon sens. Je pense en particulier à la baisse des aides à l’apprentissage"

Il ne faut pas oublier qu’un dirigeant doit être directeur financier, directeur RH, directeur de la transition environnementale… C’est d’autant plus difficile que certaines tendances ne vont pas dans le bon sens. Je pense en particulier à la baisse des aides à l’apprentissage. C’est pourtant un système formidable : les étudiants sont opérationnels dès qu’ils sortent de l’école, ils gagnent un peu mieux leur vie et les entreprises bénéficient de leurs compétences.

"On sent aussi que la transition écologique n’est plus le fer de lance de la stratégie politique, si stratégie politique il y a"

Selon moi, les primes dédiées aux contrats de professionnalisation ne constituent pas une aide mais un investissement.

On sent aussi que la transition écologique n’est plus le fer de lance de la stratégie politique, si stratégie politique il y a. Sans aide financière pour pousser cette transition dans un contexte économique compliqué, les entreprises seront dans l’attentisme. Il y a pourtant une véritable prise de conscience des dirigeants sur le sujet, en particulier depuis les inondations dans le Pas-de-Calais. Depuis un an, voire un an et demi, cela se traduit par des travaux d’isolation, le remplacement de machines par des modèles moins énergivores, etc.

Ces crises successives ne sont-elles pas le témoin d’une économie qui se transforme durablement ?

Oui et selon moi, le contexte économique ne va pas se stabiliser prochainement. Le monde se transforme effectivement et j’assiste aussi à la transformation des entreprises. Une entreprise c’est un citoyen, elle évolue avec le monde. Je pense spontanément à l’entreprise nordiste La Redoute, qui a réussi à se relever, il y a quelques années, en surfant sur la révolution digitale. Les entreprises de la précédente décennie n’ont plus rien à voir avec les entreprises d’aujourd’hui. Il y a encore 12 ans, la CCI Hauts-de-France incitait les entreprises à effectuer leur révolution du numérique alors qu’aujourd’hui, le sujet est plutôt celui de l’intelligence artificielle. Il y a aussi une transformation des mentalités. Auparavant, le chef d’entreprise et quelques directeurs donnaient le la. À présent, tout le monde doit participer à l’orientation d’une entreprise : un jeune collaborateur peut-être un apporteur de maturité sur certains sujets. Toutes ces grandes transformations du monde, les chefs d’entreprise ne les appréhendent pas forcément. C’est l’une des raisons pour lesquelles la CCI a créé l’Institut du dirigeant, un parcours de formation pour les accompagner sur ces sujets.

Pour la CCI Hauts-de-France, l’économie régionale est particulièrement résiliente, parce qu’elle s’est déjà relevée de grandes crises par le passé (charbon, textile, automobile NDLR) — Photo : Anne-Sophie Coisne-Laurent

Quelles sont les grandes forces du tissu économique régional dans ce contexte ?

L’économie des Hauts-de-France est particulièrement résiliente, parce qu’elle s’est déjà relevée de grandes crises par le passé (charbon, textile, automobile, NDLR). La région est aussi caractérisée par sa culture et son goût du travail.

Elle a également développé une forte culture de l’entrepreneuriat, qui n’existait pas quand j’ai démarré ma carrière. J’insisterais aussi sur la notion de collectif, avec une vraie capacité des différents acteurs économiques à travailler ensemble.

"Sur le volet de l’export, il existe encore un certain complexe des entreprises régionales, qui n’osent pas franchir le pas"

Il y a déjà eu en région de nombreuses actions collectives réussies : sur le sujet du Brexit par exemple, de l’implantation d’entreprises étrangères ou de l’export de nos propres entreprises, de l’aide apportée lors des inondations, etc.

D’ailleurs, sur le volet de l’export, il existe encore un certain complexe des entreprises régionales, qui n’osent pas franchir le pas. Aux côtés de Business France et de la Région, la CCI a mis en place la Team France Export pour les y convaincre. En 2023, cette plateforme a suivi quelque 400 entreprises des Hauts-de-France à l’international. La même année, la CCI et la Région ont aussi créé une bannière unique pour performer à l’étranger : Hauts-de-France International.

Dans les Hauts-de-France, les différents acteurs économiques et institutionnels ont une véritable capacité à travailler ensemble pour accélérer sur certains sujets, comme l’export ou l’attractivité de la région — Photo : CCI Hauts-de-France

Parfois, il suffit d’aider les entreprises à se rendre compte que c’est possible, pour qu’elles réussissent. Cela revient à casser la modestie ambiante qui caractérise si bien notre région. Nous avons déjà progressé sur le sujet de l’export et ce n’est pas fini. Le fait qu’un dirigeant d’entreprise comme Maxime Holder (dirigeant du groupe industriel Holder, qui détient notamment les boulangeries PAUL, NDLR) prenne la présidence de CCI International prouve qu’il y a un potentiel et que la région vaut la peine qu’on s’occupe d’elle.

Quels sont les prochains grands projets qui vont faire évoluer la région ?

Je crois beaucoup au Canal Seine-Nord Europe, dont la mise en service est attendue en 2030. C’est pour le moment un chantier titanesque, sur lequel 6 000 personnes travaillent. Ce chantier a déjà des répercussions sur l’économie locale, grâce à des appels d’offres en continu. La CCI, aux côtés de la Région, a d’ailleurs constitué une communauté de 800 entreprises régionales susceptibles d’intervenir sur ce chantier, qui n’est pas réservé aux grands groupes. Le Canal Seine-Nord va répondre à un enjeu de transition écologique. Il va aussi contribuer à renforcer le secteur de la logistique dans notre région, qui est déjà très bien positionnée avec 140 000 salariés. Et contrairement aux idées reçues, la logistique comporte des emplois pointus et rémunérateurs.

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