« Nous avons acheté ce bâtiment il y a 12 ans. Il avait un problème de conception : la distance était trop importante entre les poutres en acier qui maintenaient la toiture... J'ai bien remarqué à deux ou trois reprises que le toit avait une drôle d'allure à cet endroit mais vous savez ce que c'est quand on est débordé... Je n'ai pas poussé plus loin. Mais le 23 mai 2016, suite à un week-end d'orages et de fortes pluies, l'eau s'est accumulée en grande quantité à cet endroit et avec le poids, les poutres en acier ont lâché. Le toit s'est effondré et une vague a envahi tout l'atelier. Il y avait juste en dessous une machine de quatre tonnes, qui s'est retrouvée un mètre plus loin... Une douzaine de palettes de plusieurs centaines de kilos ont aussi été emmenées par l'eau et elles ont plié des machines. Heureusement, c'est arrivé à cinq heures du matin et il n'y a personne avant six heures dans l'entreprise...
La capacité de résilience
Quand je suis arrivé ce matin-là et que j'ai constaté les dégâts, c'est comme si je recevais des coups de poing dans le ventre. Il y avait plusieurs centimètres d'eau dans l'atelier et même dans les bureaux. Certains documents confidentiels que nous venions d'imprimer flottaient... Il a fallu les ramasser un par un pour les détruire. Nous travaillons pas mal pour des éditeurs et les livres étaient gondolés. Au début, les pompiers n'ont pas laissé entrer les salariés car le reste du toit menaçait de s'effondrer. J'étais seul dans l'atelier, face à 25 années de travail anéanties. Je me souviens que j'avais rendez-vous avec Pierre de Saintignon et je lui ai dit : "je ne vais pas venir, je n'ai plus d'entreprise..." Des salariés pleuraient à l'extérieur du bâtiment, pensant que c'était fini pour l'entreprise. Ce qu'il fallait à ce moment-là, pour remonter la pente, c'est de ne pas écouter son désespoir. Il a fallu que je reste maître de moi, par rapport aux salariés, aux experts et aux partenaires et notamment les clients, pour qu'ils continuent à nous faire confiance. Il fallait adopter une attitude positive et communicative...
L'importance d'être soutenu
Dans les deux jours qui ont suivi l'inondation, rien n'a tourné. Les machines ont été asséchées une par une : certaines sont reparties mais trois étaient détruites. Ce qu'il faut dans un cas comme celui-là, pour s'en sortir, c'est une volonté générale et le soutien de tous. Je garde un souvenir formidable de l'engagement des salariés. Ils ont travaillé 20 heures par jour, dans le noir, éclairés par des halogènes et pas un ne m'a réclamé une prime ! Les clients aussi ont joué le jeu. Ils sont allés à la concurrence le temps que nous redémarrions et lorsque je leur ai dit que c'était bon, ils sont tous revenus. Adlis n'a pas perdu un seul client suite à ce dégât des eaux. Ils n'ont pas non plus réclamé les pénalités qui leur sont dues en cas de livraison en retard et pourtant, cela figure noir sur blanc dans le contrat. Ensuite - je sais que ça n'est pas très populaire de dire ça - les assureurs et les banquiers ont aussi joué le jeu. Ils sont venus très vite sur place et ont compris que nous n'y étions pour rien. Heureusement, j'avais pris une option couvrant les dégâts liés au poids de l'eau dans mon contrat d'assurance. C'est une option qui n'est pas souvent retenue et je suis incapable de dire aujourd'hui encore pourquoi je l'ai souscrite à l'époque... Sans elle, les dégâts du toit n'auraient pas été pris en charge par l'assurance. D'ailleurs, nous n'avons pas appris tout de suite que nous avions cette option... Il fallait 500 000 euros pour le réparer : avec mon épouse, nous avons même envisagé de vendre notre maison... Mais heureusement tout a été pris en charge par les assurances au niveau du toit comme des machines détruites. Nous avons même pu récupérer rapidement deux imprimantes grâce au salon mondial de l'imprimerie, le Drupa, qui se tenait à ce moment-là en Allemagne. HP a bloqué pour nous deux machines qui étaient sur ce salon et nous les a vendues pour moins d'un million d'euros, au montant que nous versait l'assureur. La banque a de son côté réglé très rapidement le problème de l'argent que je devais encore sur deux des trois machines... Dans cette affaire, nous avons été incroyablement soutenus. Nous avons reçu des dizaines de coups de téléphone d'intervenants économiques de la région : Xavier Bertrand, le président de la Mel, Philippe Vasseur, etc. On sentait que les gens étaient touchés et voulaient nous aider. On s'en est sorti car tout le monde voulait qu'on s'en sorte.
Un redémarrage rapide
C'est un exploit de s'être relevé aussi vite, d'autant que deux mois après l'inondation il y a eu un incendie : une des bâches qui protégeaient l'atelier de la pluie a pris feu à cause du chalumeau d'un des ouvriers qui réparait le toit... Le feu s'est propagé à une machine mais les pompiers ont réussi à le stopper rapidement, avec de la mousse... Il y avait une ambiance chat noir dans l'entreprise. Mais j'avais promis aux salariés que le 20 décembre tout serait à nouveau en ordre et c'était le cas. Aujourd'hui dans l'atelier, il ne reste quasiment plus aucune trace de ce qui est arrivé. Malgré ces événements, nous avons fait en 2016 une meilleure année qu'en 2015, avec une croissance de 9,5 %. S'il n'y avait pas eu le sinistre, nous aurions fait 12 % de croissance. Par contre, si l'inondation était arrivée dans une phase de difficultés, les choses auraient été différentes... Nous avons tout de même eu deux démissions de salariées après ça. Deux dames d'une cinquantaine d'années, dont ma comptable, qui n'ont pas réussi à surmonter le traumatisme... »