Pouvez-vous rappeler quel est le métier d’Esker, qui emploie aujourd’hui 1 100 salariés dont 550 à Lyon (205 M€ de CA en 2024) ?
Nous sommes éditeurs d’une plateforme pilotée par l’IA pour la digitalisation des directions finance, achats et service client. Nos solutions automatisent les cycles de règlement des factures, avec l’avantage de générer des gains de productivité.
Autre avantage, elles génèrent de l’information en temps réel. Ce qui donne une visibilité directe sur l’activité de l’entreprise et permet de mieux anticiper à court et moyen terme. Leur utilisation libère du temps pour des tâches à plus forte valeur ajoutée, comme nourrir la vision stratégique grâce aux données collectées. Nous élargissons notre offre dans ce sens.
Au-delà de la technologie, comment expliquez-vous le succès d’Esker ?
Nous avons toujours été très proches de nos clients en nous intéressant aux pratiques des utilisateurs finaux notamment avec un outil comme le design thinking. Au fil du temps notre service Costumer Expérience s’est étoffé. Aujourd’hui c’est un département de plus 50 personnes qui se rendent — gratuitement — chez les clients pour les accompagner et voir comment ils utilisent notre plateforme. C’est essentiel parce que nous vivons des abonnements et si les gens ne les utilisent pas, cela met en péril notre modèle et aussi parce que ces contacts font remonter énormément d’informations du terrain que nous utilisons pour faire évoluer nos services.
Pourquoi êtes-vous sortis de Bourse le 3 mars 2025 pour vous rapprocher des fonds Bridgepoint et General Atlantic ?
Avec notre nouveau modèle Saas, nous étions pénalisés par nos investissements commerciaux et marketing réalisés en année N, alors que nous n’allions encaisser les revenus des abonnements vendus qu’en N + 1. En réalité, lorsque nous investissions, cela obérait nos résultats et conduisait à une sous-valorisation ponctuelle, en année N, de la société. La cotation en bourse entravait notre stratégie de croissance. Cela nous a parfois empêchés de faire des acquisitions. L’opération réalisée avec les fonds, qui détiennent 90 % du capital, a valorisé Esker à environ 1,62 milliard d’euros.
Quelle stratégie allez-vous mettre en place avec vos nouveaux actionnaires ?
De façon générale nous voulons sortir du "seul" cycle de facturation pour proposer une plateforme complète pour les directeurs financiers sous le nom "The office of the CFO"
Nous visons 3 marchés : l’IA générative qui permet de produire des réponses automatiques à un fournisseur (du type : "nous avons bien reçu votre facture et vous serez réglé à telle date"), la facturation électronique et la comptabilité CO2, avec en ligne de mire le scope 3 (empreinte carbone des achats). La mise en place de la facturation électronique entraîne une accélération de la digitalisation des directions financières qui est propice à notre développement. Avec le soutien de notre actionnaire, nous allons passer la vitesse supérieure.
Comment comptez-vous accélérer votre croissance organique ?
Nous allons augmenter la part de notre chiffre d’affaires dédié à la R & D (qui emploie environ 220 personnes à Lyon) pour enrichir les fonctionnalités de notre plateforme, en passant de 10 % à 15 %.
"Nous visons des acquisitions de plateformes Saas offrant des solutions complémentaires, comme des nouveaux modules pour la gestion du cash et de la trésorerie"
Nous devons aussi accroître notre productivité commerciale, en mettant l’accent sur la conquête de grands comptes dont le chiffre d’affaires est supérieur à 5 milliards d’euros pour lesquels nos outils procurent de vrais gains de rentabilité. Pour eux et les ETI (à partir de 50 M€ de CA), la solution globale Office of the CFO va doter le directeur financier d’outils de productivité et de pilotage stratégiques.
Envisagez-vous de réaliser des acquisitions ?
Oui nous visons des plateformes Saas déjà bien lancées (4 à 5 M€ de CA) qui nous apporteraient des solutions complémentaires, comme des nouveaux modules pour la gestion du cash et de la trésorerie, pour le contrôle de gestion. Le profil serait celui d’une start-up innovante étrangère, par exemple en Scandinavie où nous ne sommes pas encore présents. Ce qui nous permettrait de faire d’une pierre deux coups, en s’implantant aussi commercialement dans le pays.
Revenons en arrière. Comment avez-vous lancé en 1985 ce qui allait devenir Esker ?
Au départ, au milieu des années 1980, on n’avait ni argent, ni idée. J’étais inspiré par des entrepreneurs comme Mark Benioff, président de la plateforme SaaS SalesForce.com ou Bill Gates, cofondateur de Microsoft. On savait juste qu’on voulait créer un logiciel. Nous avons lancé un émulateur de terminaux dénommé Tun, qui s’est vendu à 5 millions d’exemplaires en France et en Europe. Il nous a permis de lever des fonds sur le second marché parisien en 1997 et de racheter 4 sociétés aux États-Unis. Tout allait bien jusqu’à ce que les ventes de Tun baissent de 30 % en 2000, au moment de l’explosion de la bulle internet. Et cela n’a cessé de décroître depuis.
Comment avez-vous redressé la barre ?
Cela a été très dur. Nous avons dû nous réinventer. On est repartis d’un produit que nous avons trouvé dans une acquisition américaine. Il s’agissait d’un serveur de fax. Cela paraît un peu désuet aujourd’hui mais en réalité le fax est l’ancêtre des outils de dématérialisation. C’est grâce à ce produit que nous avons développé nos applications dans le Cloud à compter de 2003.
Nous avions pris le bon chemin mais notre success-story a été invisible pendant une dizaine d’années parce que la croissance de nos solutions cloud ne compensait pas la chute des ventes de notre premier produit. On faisait des pertes et pas de chiffre d’affaires. On n’a relevé la tête qu’en 2009. Dix ans plus tard, on passait le cap des 100 millions d’euros et celui des 200 millions en 2024, grâce à la montée en puissance des revenus issus des abonnements à notre plateforme IA pour la digitalisation des directions finance, achats et service client. Nous avons réalisé une croissance de 15 % à taux de change constant en 2024, et devrions atteindre 240 millions d’euros cette année.