Le rôle du maire en matière de développement économique a beau être limité, les réseaux entrepreneuriaux français multiplient, ces derniers mois, appels du pied, débats et actions de lobbying à l’égard des candidats aux prochaines élections municipales qui se déroulent les 15 et 22 mars.
Dès l’automne 2025, les artisans de la Capeb ont ouvert le bal en adressant une série de doléances aux futurs élus, leur réclamant une politique ambitieuse de rénovation de logements. La Fédération française du bâtiment (FFB) et celle des travaux publics (FNTP) ont rapidement suivi, chacune défendant ses priorités : création de logements et bâtiments pour la première et d’infrastructures pour la seconde. La FNTP mise notamment sur des investissements pour répondre à l’urgence climatique, comme l’éclairage intelligent, les îlots de fraîcheur ou la renaturation des parkings.
32 milliards d’euros de marchés publics
Loin de l’idée reçue selon laquelle tout se décide à Paris, les collectivités locales pèsent lourd dans l’économie française. En 2023, sur les 89 milliards d’euros de marchés publics, 22 milliards provenaient des mairies et 10 milliards des intercommunalités — soit bien plus que les 12 milliards dépensés par l’État. Ces budgets sont principalement alloués à la construction, à l’entretien et l’exploitation des bâtiments publics (9,2 milliards d’euros) ainsi qu’à l’aménagement des espaces urbains (8,2 milliards d’euros).
L’influence des mairies et intercommunalités est telle que les acteurs du BTP calent leurs stratégies sur le rythme des élections municipales. L’année du scrutin et celle qui suit constituent des périodes creuses, où les commandes se raréfient. À l’inverse, l’année précédant les élections, les collectivités accélèrent leurs investissements, dopant l’activité du secteur. L’Insee a analysé les corrélations entre les cycles électoraux et l’activité économique depuis la fin des années 1990 : jusqu’à 20 000 emplois supplémentaires sont créés dans le BTP à l’approche du vote.
Fiscalité locale : les entreprises en première ligne
Les mairies ne sont pas de simples gestionnaires de budgets : elles captent une part de leurs recettes directement auprès des entreprises. Dans un contexte de dette publique record et de pression fiscale croissante, les entreprises montent au créneau. "La fiscalité locale est l’enjeu numéro un de ces municipales", confie-t-on dans l’entourage de Patrick Martin, président du Medef.
Le syndicat patronal a publié en décembre son baromètre annuel sur le sujet, révélant une pression fiscale locale en hausse : en 2024, mairies, intercommunalités, syndicats mixtes, départements et régions ont collecté 38,8 milliards d’euros de taxes auprès des entreprises, soit une hausse de 1,6 % sur un an et de 11 % sur trois ans. Si la baisse progressive de la CVAE avait temporairement allégé l’addition, la pression fiscale locale repart à la hausse depuis 2022, alimentant les critiques des entrepreneurs.
Les artisans et TPE, représentés par l’U2P, placent la réduction des dépenses locales en tête de leurs priorités : 39 % d’entre eux estiment urgent d’alléger la fiscalité en maîtrisant les budgets des collectivités. De son côté, la CPME adopte une position plus pragmatique. "Nous demandons aux futurs élus de nous garantir une stabilité fiscale", souligne Xavier Douais, vice-président chargé des relations avec les élus locaux. Le Medef est sur la même longueur d’onde. Il tente d’inciter les élus locaux à ne pas augmenter les impôts pendant cinq ans. Et s’ils projettent de revoir les bases et taux d’imposition, le syndicat patronal leur demande "d’associer systématiquement les entreprises locales".
Pas de salarié sans logement
Le rôle d’une mairie est loin de se limiter à celui d’un fournisseur ou d’un collecteur de taxes. "C’est à l’échelon municipal que se joue l’arbitrage de nombreux projets stratégiques pour le quotidien de nos entreprises, l’attractivité des territoires, le quotidien de nos salariés", rappelle Patrick Martin. En matière d’aménagement du territoire, les entreprises attendent surtout des logements, une offre de transport adaptée aux besoins de leurs salariés et de la concertation.
"Un PLU simple et des délais d’instruction respectés devraient suffire pour obtenir un permis de construire"
L’un des grands défis des futurs maires : le logement. De la Côte d’Azur aux zones rurales, en passant par les métropoles, la pénurie de logements abordables freine l’attractivité des territoires. "On ne redeviendra pas attractif dans les Alpes-Maritimes tant que les actifs ne pourront pas s’y loger", souligne Franck Cannata, président de l’UPE06. Les attentes des entreprises sont multiples : des aides locales pour les primo-accédants, des logements temporaires pour les alternants et les stagiaires et une simplification administrative. "Un PLU simple et des délais d’instruction respectés – six ou sept mois — devraient suffire pour obtenir un permis de construire", insiste Thierry Leblanc, président de la FFB Gironde. Pourtant, les délais actuels, souvent compris entre un et deux ans, s’expliquent par "la complexité des normes, les demandes de pièces complémentaires tardives et l’appréciation discrétionnaire des maires".
La mobilité, demande forte des entreprises
Parmi les autres sujets de frustration pour les entreprises, figure l’inadaptation des réseaux de transport. "La vision pour la mobilité dans la région n’est pas à la hauteur", dénonce Jean-Pierre Letartre, président du Medef Lille-Métropole. Un constat d’autant plus amer que les Versements mobilité financés par les entreprises privées ont augmenté de 64 % en dix ans et atteignent 10 milliards d’euros en 2024.
"Les transports s’arrêtent trop tôt et reprennent trop tard pour les collaborateurs en 3x8"
Les problèmes sont concrets, avec notamment des horaires de transport incompatibles avec les horaires de travail, comme le souligne Matthieu Balmelle, directeur général du groupe d’intérim Actua dans l’agglomération de Strasbourg. "Les transports s’arrêtent trop tôt et reprennent trop tard pour les collaborateurs en 3x8", pointe-t-il du doigt. Une situation qui pénalise les recrutements, dans un contexte où "de plus en plus d’actifs n’ont pas accès à une voiture".
Un conseil municipal économique ?
Beaucoup de chefs d’entreprise espèrent un dialogue quotidien avec les futurs élus. Dans les petites communes, comme dans les métropoles. "La proximité existe dans les petites collectivités, mais elle s’effrite à mesure que l’échelle grandit. Beaucoup d’entrepreneurs découvrent des projets une fois décidés, sans possibilité d’anticipation", regrette ainsi Philippe Valentin, président de la CCI Lyon Métropole Saint-Étienne Roanne. Pour répondre à cette problématique, le patron de la CCI de Nantes Saint-Nazaire, Yann Trichard, a sa petite idée. "Nous proposons une instance régulière, un conseil municipal économique, associant les élus concernés et les représentants du monde économique du territoire. Ce n’est pas pour politiser l’économie, c’est pour éviter les angles morts et construire une politique locale plus efficace, plus lisible, plus anticipatrice", dit-il. Une façon de rappeler que les 15 et 22 mars, ce ne seront pas seulement des élus qui seront choisis pour six ans, mais aussi des partenaires économiques.