Le Journal des Entreprises : Lors de l'annonce de votre présidence de l'Union régionale des industries textiles (UIT Nord), vous avez mis en avant votre ancien parcours de dirigeant : une entreprise familiale qui a connu des hauts et des bas...
Michel Van Lathem : J'ai eu la chance de diriger une PME familiale textile, et ce dans un marché de niche : la passementerie, autrement dit les accessoires de décoration textile. On y travaillait de belles matières, avec des contacts réguliers avec les créateurs et les couturiers. C'était une expérience très enrichissante. Nous avons connu un beau développement à l'export, notamment aux États-Unis où les Établissements Van Lathem avaient une filiale. Très rentable qui plus est. C'était le début de la mondialisation et l'ouverture des marchés. Ça n'a pas échappé à la Chine non plus. On a vu arriver un déferlement de produits chinois, ce qui dévalorisait nos articles. L'entreprise a été placée en liquidation judiciaire. C'était une triste fin de carrière et ça m'a longtemps marqué. Je l'ai vu venir trop tardivement, si seulement j'avais eu l'intelligence ou le ressenti d'investir dans les textiles techniques à ce moment-là, ça aurait sûrement pu sauver mon entreprise.
Vous dites vous servir de ce retour d'expérience, au sein de l'UIT Nord, pour accompagner les entreprises. Comment ont-elles besoin d'être accompagnées ?
M.V.L. : Si mes déconvenues peuvent servir à en prévenir d'autres, ailleurs, alors c'est tant mieux. Les entreprises du textile connaissent actuellement un tournant difficile. Cela fait un moment que les métiers de la filière évoluent, mais dorénavant cette évolution a pris un sacré coup d'accélération. Ce qui va entraîner des changements profonds dans la manière de diriger son entreprise. Mais encore faut-il s'accorder le temps de réfléchir à ces métamorphoses. Les entreprises du syndicat sont plutôt petites, elles tournent avec un effectif moyen de 30 personnes. Il s'agit de structures légères où le dirigeant est bien souvent entouré uniquement d'un comptable et d'une secrétaire. Elles ont besoin d'un accompagnement pour les aider à s'orienter dans ces mutations.
Parmi ces défis, quels sont les chantiers prioritaires selon vous ?
M.V.L. : La digitalisation des entreprises pointe du doigt un problème récurrent : le manque de communication interne et externe des entreprises. Tout se digitalise, les sociétés doivent s'adapter à ça. Elles doivent s'équiper en échanges de données virtualisées, les stocker, les protéger. Pour sécuriser leur avenir, les entreprises doivent aussi se donner plus de valeur ajoutée pour augmenter les marges. Et cela se fait dans l'aval, dans les services à ajouter au produit pour que le consommateur final s'y retrouve : des produits plus personnalisés, etc. L'évolution de la r obotisation, enfin, me semble un autre point important. Nous sommes très en retard en France pour ça. Nous devons envisager une adaptation plus souple et plus d'intelligence dans l'exploitation de nos exigences.
Ce qui nécessite des études, de la R&D...
M.V.L. : Et là, j'en conviens, dans une petite PME ce n'est pas facile. UIT Nord peut y aider, nous disposons d'ingénieurs capables de faire des états des lieux dans les entreprises pour identifier les points d'amélioration. La Région s'est aussi engagée à soutenir l'industrie du futur. Des aides sont accordées aux entreprises qui veulent analyser et améliorer leur outil de production. Le textile a la chance d'être un support à utiliser pour de multiples usages. C'est d'autant plus vrai avec le champ d'a ction très large du textile connecté. On peut, par exemple, rajouter des composants techniques à ce matériau souple pour le transformer en conducteur de données.
Est-ce que cela signifie que le textile traditionnel perd peu à peu du terrain ?
M.V.L. : Nous aurons toujours besoin de textile traditionnel, que ce soit pour le prêt-à-porter, le luxe, la maison, l'automobile, etc. Il restera un marché traditionnel. Mais je reste convaincu d'une chose : toutes les entreprises de textile traditionnel peuvent faire du textile technique. Mais, bien entendu, ça prend du temps, de la recherche et du réseau. Ce n'est pas facile dans le quotidien du chef d'entreprise, mais ça doit tout de même rester une préoccupation, une question à se poser : comment faire avancer mon entreprise ? Quels nouveaux défis ? L'ubérisition de la société se généralise, le textile n'y échappera pas. Si on attend de recevoir des com mandes par mail ou courrier, c'est mal parti. Il faut aller de l'avant, bien travailler et présenter un beau produit ne suffit plus aujourd'hui, quand bien même serait-il protégé par un brevet. Plus personne n'est à l'abri de se retrouver privé d'une partie de son marché. Regardez les taxis, ils ont perdu la moitié de leur marché et ne le retrouveront plus. Il faut donc se tenir prêt en permanence, avant que quelqu'un d'autre ne le fasse à votre place. Rien ne dure, il faut sans cesse se réinventer, même si le produit est exceptionnel, même si le marché est protégé... Oui, jusqu'au jour où...