Charger, décharger et déplacer des éléments détachés d’éoliennes offshore sur les ports industriels, qui, une fois assemblées, seront transportées sur des navires d’installation jusqu’à leur implantation finale au large des côtes. C’est le nouveau défi que s’est lancé Maritime Kuhn (850 salariés, 170 M€ de CA en 2025), spécialiste brestois de la logistique portuaire.
Deux contrats majeurs dans les éoliennes
L'entreprise dirigée par trois frères, Antoine, Arnaud et François-Georges Kuhn, représentant la troisième génération familiale, a remporté deux contrats historiques en 2020 et 2024 auprès de l’installateur belge Deme. Elle espère désormais profiter de nouveaux projets éoliens en mer, comme ceux prévus en Bretagne, pour accroître ses revenus. Manœuvrer des pieux, nacelles et pales ne fait pas peur à l’entreprise bretonne, forte du savoir-faire de ses dockers et de machines imposantes — grues, portiques ou chariots élévateurs — capables de manutentionner des charges hors normes. Depuis les ports régionaux, Maritime Kuhn répond à tous types de trafics : céréales, produits de la pêche, produits manufacturés, engrais ou encore pâte à papier à La Rochelle.
Démarrage dans l’import de vins
L’histoire de Maritime Kuhn démarre pourtant loin des quais industriels. À sa création en 1948, l’entreprise vit de l’import de vins en provenance du Maghreb. "À l’époque, en Bretagne, on buvait du vin d’Algérie, relève Antoine Kuhn, l’actuel président de Maritime Kuhn. Sur le port de Brest il y avait des cuveries où le vin arrivait en vrac. Ensuite il était envoyé chez des négociants qui en faisaient des bouteilles de vin 5 étoiles. Le vin de table, le rouge qui tache…"
La société s’appelle alors FLK : "F" pour François, l’arrière-grand-père, "L" pour Louis, le grand-père et fondateur, et "K" pour Kuhn.
Navires de pêche et concessions automobiles
Prospère, l’entreprise se diversifie rapidement. Dans les années 1960-1970, FL Kuhn investit dans la pêche hauturière avec des participations majoritaires dans plusieurs armements. La co-gestion de la Compagnie Française du Thon Océanique, entreprise historique de Concarneau revendue dans les années 2010, restera longtemps un trophée familial. Au plus fort de l’activité, les Kuhn, associés aux familles Le Garrec et Labbé, contrôlent une quinzaine de navires thoniers senneurs de 60 à 80 mètres, "capables de pêcher, stocker et refroidir le poisson à bord, exclusivement pêché dans les eaux tropicales".
Le groupe familial crée aussi un pôle logistique terrestre, un réseau de concessions automobiles et investit même dans des agences de voyages. L’appel du large, l’exotisme, coule décidément dans les veines de Maritime Kuhn.
Recentrage sur les ports
Il faut attendre 1972 pour que FL Kuhn développe ce qui constitue aujourd’hui son cœur de métier : la logistique portuaire.
Au sein de l’agence maritime de Brest, Jacques Kuhn, le fils de Louis, rassemble plusieurs activités : manutention, consignation de navires et organisation logistique. L’expansion démarre ensuite à Lorient puis Nantes. Le long engagement de Jacques Kuhn à la chambre de commerce de Brest — qu’il présidera pendant 22 ans — accompagne la mutation du port brestois et sert de tremplin à l’entreprise.
Trois frères actuellement aux commandes
Dans les années 2000, les quatre fils Kuhn reprennent le flambeau. L’aîné, Jacques-Alexandre, récupère le pôle logistique terrestre, devenu ALT. Les trois autres frères — Antoine et Arnaud, les jumeaux, et François-Georges, le cadet — poursuivent ensemble l’aventure maritime. "On organise toute la chaîne logistique d’un point A à un point B. Je dis souvent que nous sommes la liaison entre la mer et la terre", résume Antoine Kuhn. La palette de services de Maritime Kuhn, dont le nom émerge en 2018 après un LBO des trois frères, couvre la manutention, la consignation, la gestion de stocks, l’affrètement et la commission de transport.
Une prise de guerre nommée Bolloré
Les trois frères imposent rapidement leur marque avec le rachat de Bolloré Ports France en 2019. Une opération née d’un contact noué lors d’une partie de chasse entre François-Georges Kuhn et des proches de la famille Bolloré.
"Nous avions l’habitude de négocier en millions d’euros. Le groupe Bolloré commerce en milliards... Nous n’étions pas dans le même niveau de discussions mais ils étaient vendeurs", sourit Antoine Kuhn. D’âpres négociations ont permis à Maritime Kuhn de décrocher la timbale. Une photo historique, le 31 octobre 2019, à Ergué-Gabéric, le fief des Bolloré, immortalise l’accord historique. L’acquisition fait bondir le chiffre d’affaires du brestois de 70 millions d’euros en 2018 à 140 millions en 2020. Il lui permet surtout de récupérer des positions stratégiques dans plusieurs ports français, notamment aux Sables-d’Olonne, à Rochefort, Sète et Rouen.
Compromis avec les dockers
L’histoire de Maritime Kuhn est aussi faite de négociations avec les dockers, cette corporation d’ouvriers portuaires capable de bloquer une chaîne logistique nationale. "C’est du dialogue permanent", résume Antoine Kuhn, évoquant conflits et compromis. Les crises de Lorient en 2006 puis de Saint-Malo entre 2016 et 2020 — qui conduira à la fermeture de l’agence maritime malouine — rappellent le caractère stratégique du métier. Au plus fort du conflit, les navires de Brittany Ferries restent bloqués à quai. L’usine de Roullier est également à l’arrêt. Malgré les tensions, Antoine Kuhn souligne le professionnalisme des dockers : "Ils connaissent le métier sur le bout des doigts, cela nous permet de négocier avec nos clients sur la faisabilité ou non de certaines tâches".
Ce n’est qu’un au revoir
Grâce à leur concours, Maritime Kuhn opère aujourd’hui près de 11 millions de tonnes de marchandises par an dans 22 ports de commerce, soit environ 2 500 navires en escale.
"Nous sommes là pour accueillir le capitaine et pour le saluer à son départ", souffle Antoine Kuhn. Avec un groupe qui quadrille désormais l’Hexagone, les capitaines qui lèvent l’ancre savent que ce n’est qu’un au revoir.