Lyon-Saint-Exupéry, aéroport de deuxième, voire troisième rang ? La question ainsi posée fait rugir les milieux économique et politique de la région. Depuis des semaines, édiles et représentants du patronat tirent ainsi à boulets rouges contre ces « énarques de la capitale qui ignorent tout du dossier » (Bernard Gaud, président du Medef Rhône-Alpes) et contre « l'État qui n'assure pas » (Jean-Jack Queyranne, voir son interview page 6). En jeu : l'envol d'une structure régionale classée aujourd'hui en queue de peloton des aéroports européens (47ème place !) et en filigrane, l'ouverture de nouveaux droits de trafic - sur des liaisons internationales notamment - pour l'heure refusés par la Direction Générale de l'Aviation Civile (DGAC) basée à Paris. Un "niet" auquel s'associe la direction d'Air France (1e compagnie de Lyon-Saint-Exupéry avec 3 millions de passagers/an). Début avril, son président a en effet écarté l'idée de toute nouvelle ligne intercontinentale au départ de la capitale des Gaules. « Nous pensons que Lyon a intérêt à avoir une desserte régulière des deux grands hubs d'Air France-KLM (Paris et Amsterdam, ndlr) pour être connecté au monde entier », a alors martelé Alexandre de Juniac, P-dg de la compagnie tricolore. En somme, d'obliger tout passager "international" au départ de Lyon à faire un détour par Paris...
Sus aux A
éroports de Paris
Une « position inacceptable », a aussitôt jugé le candidat UMP aux futures régionales, Laurent Wauquiez. Et l'ensemble de l'écosystème rhônalpin de monter au créneau pour dénoncer, depuis, le « centralisme parisien ». Avec eux, les cols blancs du territoire qui réclament un aéroport « digne de ce nom » dans une pétition en ligne "Libérez le ciel de nos entreprises", signée par plus de 3.500 patrons et cadres. Bernard Gaud pourrait, si rien ne bouge, mettre les gants de boxe pour dégommer ces Parisiens « qui pensent tous pareil ». « Il en va de l'autonomie de Rhône-Alpes. Qu'on nous laisse décider ce qui est bon ou non pour le territoire ! », plaide-t-il. On l'aura donc compris : ce dossier cristallise à lui seul la guerre de position historique que Lyon (et plus globalement Rhône-Alpes, 2e région économique du pays) livre contre Paris. « Notre aéroport régional est évidemment un outil stratégique de développement économique. Pourtant, avec 8,5 millions de passagers/an, il en attire dix fois moins que Roissy-Charles-de-Gaulle et Orly réunis. En cause : le protectionnisme de la DGAC à l'égard des Aéroports de Paris (ADP) », juge Emmanuel Imberton, président de la CCI de Lyon ; une chambre consulaire actionnaire à 25 % de la SA "Aéroports de Lyon". En d'autres termes, la DGAC protégerait ADP, le seul hub français, en ne livrant aux aéroports régionaux aucun nouveau droit de trafic sur des liaisons internationales. « Nous réclamions fin 2014 une liaison quotidienne Lyon-Dubaï opérée par Emirates, soit 7 fois/semaine au lieu de 5 fois/semaine actuellement. Ce qui nous a été refusé », prend-il ainsi pour exemple. « Et ça, nous ne le comprenons pas. Paris semble oublier tous les efforts qu'a fait jadis Lyon-Saint-Exupéry pour protéger Air-France. Pendant très longtemps, notre aéroport a en effet défendu les positions dans la région d'Air-France ; positions qui ont d'ailleurs baissé de 11 % en 2014. Une stratégie qui a amené certaines compagnies à s'intéresser à Genève ». À l'instar d'Easyjet, aujourd'hui premier client de cet aéroport international... et concurrent régional de Lyon-Saint-Exupéry (où la compagnie britannique low-cost ne pèse que 20 % du trafic).
À vendre !
Mais cette bronca générale contre les instances de décisions parisiennes est-elle seulement recevable ? Pas sûr. Certains estiment en effet que "Saint-Ex" est à sa place. Ni plus, ni moins. « C'est un excellent aéroport mais l'objectif de 15 millions de passagers/an, affiché par les milieux économiques rhônalpins, est un caprice. Tout comme la mise en place de lignes intercontinentales », considère Yves Crozet, professeur au laboratoire d'économie des transports à Lyon. « Il ne faut pas rêver, ce qui fait le trafic, ce sont les compagnies. Et celles-ci ne vont pas mettre à disposition un Boeing 777 pour un Lyon-Shanghai ou un Lyon-New York ! Il n'y aurait tout simplement pas assez de clients en classes affaires pour les rentabiliser ». La solution ? « Renforcer depuis "Saint-Ex" les liaisons sur les hubs : ADP, mais aussi Francfort, Londres, etc. ». Avis balayé par le camp d'en face qui rêve justement de faire de Lyon-Saint-Exupéry une forme de hub. « Et de l'ouvrir à de nouvelles compagnies comme Turkish Airlines, Airchina ou encore les compagnies du Golfe », énumère Philippe Bernand, président du directoire d'Aéroports de Lyon. « Une nécessité, surtout à l'heure de l'ouverture de son capital... ». La privatisation de la structure - via le rachat de 60 % des parts détenues par l'Etat - est en effet possible depuis l'approbation par le Sénat mi-avril. Et en coulisses, assure Emmanuel Imberton, « les candidats se bousculent ». Sont-ils chinois, comme à Toulouse-Blagnac ? Il n'en dira pas plus, seulement qu'il n'a « aucun a priori sur la nationalité du possible repreneur ». « Ce qui nous intéresse, c'est uniquement le projet pour le territoire et Lyon-Saint-Exupéry ». Reste que la structure est un joyau convoité d'une surface de 2.000 hectares (dont 900 hectares non utilisés encore). « Une rareté quand on sait que la surface disponible moyenne des aéroports régionaux en Europe oscille entre 400 et 800 hectares », relève Philippe Bernand. De quoi possiblement permettre à "Saint-Ex" de décoller... enfin.
Avec moins de 9 millions de passagers par an, le principal aéroport de la région ne décolle pas. En cause (notamment) : une forme de "centralisme français" qui favoriserait les Aéroports de Paris (ADP). Le monde économique rhônalpin bouillonne.