Le monde de l’entreprise, comment le regardez-vous depuis l’université ?
Carine Bernault : On ne peut pas considérer l’université comme une forteresse, coupée de la société et du monde de l’entreprise. Notre projet repose au contraire sur l’idée que l’université est dans la société, et même qu’elle en est une partie prenante. Cela implique d’interagir avec tous les acteurs, en particulier le monde socio-économique, mais aussi le secteur public, le monde culturel, les collectivités. Ce que nous faisons à l’université ne doit pas rester à l’université, sinon nous passons à côté d’une partie de nos missions.
Quelles sont justement vos missions ?
Carine Bernault : Évidemment, notre mission première est de transmettre des savoirs à nos étudiants, et de faire progresser la recherche en partageant ses résultats au sein de la communauté académique. Mais si nous restons sur ce seul périmètre, nous manquons une dimension essentielle. Nous défendons l’idée que l’université est l’une des actrices de la transformation de la société. Il n’y a aujourd’hui aucun défi industriel, sanitaire, environnemental, écologique, démographique ou démocratique qui puisse être traité sans l’université. Cela ne signifie pas que l’université a seule la solution à tout. En revanche, elle fait partie de la solution.
Vous avez récemment pris la parole sur l’impact économique de Nantes Université. C’est un sujet peu perçu à l’extérieur, alors qu’il éclaire très différemment le rôle de l’université sur le territoire.
Carine Bernault : Oui, c’est un travail que nous avons mené dans le cadre d’une association qui regroupe six universités labellisées I-Site. I-Site signifie Initiative Science Innovation Territoires Économie. C’est un label d’excellence décerné par l’État à l’issue d’un processus très sélectif, avec jury international. Nous ne sommes que huit universités en France à porter ce label, fondé à la fois sur la qualité de la recherche dans des domaines identifiés — pour nous, la santé du futur et l’industrie du futur — et sur une transformation institutionnelle destinée à réunir les principales forces de l’enseignement supérieur et de la recherche sur un territoire.
Qui a conduit cette étude et quelles en sont les principales conclusions ?
Il est important de préciser qu’il s’agit d’une étude scientifique, menée par un collègue économiste de l’université Gustave Eiffel. Elle est duplicable à d’autres établissements. Elle mesure l’impact économique de l’activité de l’université, non pas l’impact de l’innovation ou du transfert, mais le simple fait qu’une université soit présente sur un territoire : elle passe des marchés, elle emploie des personnels, elle accueille des milliers d’étudiants qui se logent, consomment, sortent, utilisent des services, vont au cinéma, font du sport.
Ce que l’étude montre, c’est qu’un euro d’argent public investi à l’université génère plus de trois euros d’activité économique sur le territoire. D’après notre collègue économiste, c’est l’un des investissements publics les plus rentables. Si l’on prend le cas de Nantes Université, cela représente 727 millions d’euros d’activité économique par an, dont 300 millions d’euros à l’échelle de la seule ville de Nantes, et plus de 16 700 emplois soutenus grâce à l’activité économique de l’établissement.
Ces 16 700 emplois, cela recouvre quoi ?
Carine Bernault : Tous les prestataires auxquels nous faisons appel pour le fonctionnement de l’établissement, les marchés publics, l’ensemble des activités générées autour de notre présence. En revanche, cela n’inclut pas l’activité de soins de l’hôpital. On parle bien ici des missions universitaires de formation, de recherche et d’innovation. Si l’on intégrait l’ensemble de l’activité hospitalière, qui est le premier employeur du territoire, l’effet serait encore plus important.
Quels sont aujourd’hui les grands chiffres de Nantes Université ?
Carine Bernault : Nous comptons 42 000 étudiants et plus de 5 500 personnels. Nantes Université, ce n’est pas seulement Nantes : nous sommes aussi implantés à Saint-Nazaire et à La Roche-sur-Yon. Cette implantation territoriale est très importante pour nous. Le budget global de l’université est d’environ 400 millions d’euros, avec selon les années près de 30 % de ressources additionnelles ou propres, soit environ 120 millions d’euros. Cela recouvre les contrats, les partenariats, le mécénat, les prestations, l’apprentissage, la formation continue, les projets nationaux… Il faut aussi souligner le soutien des collectivités, qui est essentiel. Notre ancrage territorial passe aussi par des contractualisations avec la métropole de Nantes, avec la Carene à Saint-Nazaire, avec la Région, et nous y travaillons aussi en Vendée.
Pourquoi parlez-vous d’une image « datée » de l’université ? Qu’est-ce qui fait qu’elle peut encore être perçue comme éloignée du monde économique ?
Carine Bernault : Je crois que nous avons notre mea culpa à faire. Pendant longtemps, l’université s’est beaucoup parlé à elle-même. Elle n’a peut-être pas assez montré, expliqué, rendu visible ce qu’elle faisait et à quel point cette interconnexion avec la société et avec le monde économique était importante. Il existe encore parfois un décalage entre l’idée que l’on se fait de l’université et sa réalité. On essaie justement de combattre cette image d’Épinal.
Frédéric Jacquemin : Les choses évoluent quand même. Quand l’État a lancé les pôles universitaires d’innovation, avec l’idée d’animer un écosystème d’innovation dans les territoires, le chef de file, ce sont les universités. Nous embarquons avec nous les incubateurs et les structures d’accompagnement, qui ne sont pas uniquement universitaires, dans une dynamique collective que nous animons, que nous fédérons, que nous organisons.
Il y a aussi des labels comme l’I-Site, qui distinguent des établissements ayant démontré leur capacité à répondre à des enjeux d’innovation. À Nantes, nous avons par ailleurs une configuration assez particulière, avec un établissement qui accueille en son sein l’IRT Jules Verne, qui est au cœur de l’industrie du futur. Cela crée un lien direct avec les entreprises. Je pense que nous faisons partie des sites universitaires les plus avancés dans cette relation, dans cette intrication entre monde académique et monde économique. Mais il reste du chemin à faire, notamment dans la perception qu’en a le grand public.
Quand on parle relation entreprises-université, on pense souvent innovation. Mais vous semblez dire que les entreprises vous parlent aussi beaucoup formation.
Arnaud Guével : Dans ce domaine, par exemple, il nous fallait occuper un terrain que nous avons peut-être trop peu investi jusqu’à présent : celui de l’apprentissage. Aujourd’hui, Nantes Université compte 2 800 apprentis, en contrat avec plus de 1 400 entreprises employeuses sur le territoire. La moyenne est d’un peu moins de deux contrats par entreprise. Historiquement, nos IUT étaient déjà très engagés dans l’apprentissage. On y retrouve naturellement les grands groupes du territoire, les Chantiers de l’Atlantique, Airbus, la SNCF, les grandes entreprises industrielles. Mais ce qui est intéressant, c’est que depuis cinq ans, nous avons cherché à ouvrir l’apprentissage à d’autres secteurs d’activité, parfois moins strictement économiques, plus sociaux ou culturels, et à d’autres formations. Aujourd’hui, par exemple, nous avons deux masters d’histoire ouverts à l’apprentissage. Nous plaçons alors les apprentis dans des musées, des collectivités, des services culturels. C’est important, car l’apprentissage n’est pas réservé à des gestes techniques ou à l’industrie. Dans l’enseignement supérieur, l’apprentissage recouvre bien davantage que cela.
Frédéric Jacquemin : On parle souvent des secteurs industriels présents sur le territoire, comme le naval, l’aéronautique ou l’énergie. Mais ces entreprises ont aussi des besoins en sciences humaines et sociales. Et le seul endroit où l’on trouve à la fois des compétences en santé, en sciences et technologies, et en sciences humaines et sociales, c’est l’université.
Prenons un exemple : nous avons signé une convention Cifre avec Airbus pour un doctorant qui travaille en partie chez Airbus et en partie dans un laboratoire de psychologie. Il travaille sur l’organisation du travail, la perception, les modèles de rapport au travail, le partage des responsabilités, l’adhésion des salariés à la démarche de l’entreprise. C’est un bon exemple de la diversité des apports possibles de l’université aux entreprises. La solution n’est pas toujours technocentrée.
Que représente la formation continue, concrètement ?
Arnaud Guével : Un peu moins de 3 000 inscrits. Avec une offre très large, qui couvre l’ensemble de nos champs disciplinaires. Depuis deux ans, dans le cadre de Nantes Université, nous avons créé ce que nous appelons un hub formation continue, qui constitue la porte d’entrée. L’idée est simple : accueillir des besoins exprimés par le secteur économique, les entendre, les qualifier, puis les adresser à nos composantes, c’est-à-dire à nos facultés, instituts et écoles, afin de construire une réponse adaptée.
La Fondation Nantes Université apporte-t-elle aussi sa pierre à l’édifice avec le mécénat d’entreprises au service de projets de recherche ?
Carine Bernault : Oui, tout à fait. La Fondation Nantes Université est un outil important dans notre relation avec les entreprises. Elle permet de structurer des démarches de mécénat autour de projets de recherche d’intérêt général, en lien avec les grands enjeux du territoire. Ce n’est pas une logique de retour sur investissement immédiat, mais plutôt une logique de collaboration et de prospective. Les entreprises viennent mobiliser les compétences scientifiques de l’université sur des sujets très concrets : l’évolution du trait de côte, les enjeux maritimes, le logement ou encore les transformations du travail.
Notre force, en tant qu’université pluridisciplinaire, c’est justement de pouvoir croiser des expertises très variées et de proposer des approches interdisciplinaires sur ces sujets complexes.
Vous insistez beaucoup sur les idées reçues autour de l’université, notamment sur la réussite et l’insertion professionnelle.
Carine Bernault : Oui, parce que cela aussi fait partie des idées reçues à déconstruire. Nous communiquons davantage sur la satisfaction des étudiants vis-à-vis de leur formation, mais aussi sur l’insertion professionnelle.
Arnaud Guével : Nous menons depuis deux ans une enquête sur la satisfaction de nos étudiants, et 90 % d’entre eux se disent satisfaits ou très satisfaits de leur formation. Sur l’insertion professionnelle, pour les masters, nous sommes à 95 % d’insertion à 12 mois. Et parmi eux, plus de 85 % occupent un emploi en adéquation avec leur diplôme.
Depuis quand suivez-vous ces indicateurs aussi finement ?
Arnaud Guével : Cela fait plus de dix ans que l’université s’est structurée pour suivre ces données. C’est devenu indispensable. Nous avons besoin de savoir ce que deviennent nos diplômés, ce que leur formation leur apporte, comment ils s’insèrent. Cela répond aussi à une volonté de sortir de certaines caricatures. Je pense par exemple à certaines filières qui ont été victimes, il y a plusieurs années, de campagnes de désinformation laissant entendre qu’elles ne menaient à rien. Cela a poussé les universités à se doter d’outils d’enquête solides.
Carine Bernault : Quand on accueille des jeunes entre 18 et 25 ans, on est le dernier sas avant l’insertion professionnelle. Nous avons donc une responsabilité très forte : assurer leur réussite pendant leurs études, puis leur insertion. Ce n’est pas une option. C’est un impératif.
Comment l’université s’adapte-t-elle aux besoins du territoire, aux emplois d’aujourd’hui et de demain ?
Arnaud Guével : Cette relation étroite permet de capter les évolutions. Un exemple très concret : lorsque les premiers champs éoliens offshore se sont montés au large de la façade atlantique, nous avons créé une licence professionnelle sur la maintenance de l’éolien en mer. Nous avons diplômé les premiers étudiants alors même que le premier parc n’était pas encore achevé. C’était une réponse directe à un besoin émergent du territoire. Et aujourd’hui, l’un des grands sujets, c’est évidemment l’intelligence artificielle générative. C’est un sujet majeur pour l’enseignement supérieur. Si cela transforme les métiers et exige de nouvelles compétences, nous devons y préparer nos étudiants. On ne peut pas délivrer un diplôme à de futurs cadres sans les avoir préparés à utiliser ces outils et à comprendre les bouleversements qu’ils vont provoquer dans leur environnement professionnel.
Si l’on vient maintenant à la recherche, à l’innovation et au transfert : comment le passage du laboratoire à l’entreprise se fait-il ?
Frédéric Jacquemin : Oui, ce passage existe clairement. Nous avons une organisation pensée pour cela. Nantes Université est chef de file du pôle universitaire d’innovation, qui réunit 17 établissements, soit l’ensemble des principaux acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche sur le territoire, ainsi que les structures d’accompagnement, de protection de la propriété intellectuelle, d’incubation que nous menons avec Kivo, notre incubateur qui regroupe Centrale Nantes, Audencia et Nantes Université. Cet environnement se structure aujourd’hui autour de cinq grandes filières d’innovation : l’industrie du futur, la santé du futur, les sciences humaines et sociales, l’énergie-environnement et le numérique. On oublie souvent que des entreprises importantes sont issues de travaux de recherche universitaires.
Quelques exemples ?
Frédéric Jacquemin : Eurofins, aujourd’hui société cotée et employant plusieurs milliers de personnes, est issue de travaux de recherche menés dans nos laboratoires. Une entreprise de taille mondiale, comme Valneva, qui développe des vaccins, et dont on a beaucoup parlé au moment du Covid, est également issue de notre université. Sur une vingtaine d’années, nous avons créé 45 spin-off, c’est-à-dire des start-up adossées à des travaux de laboratoire, avec un taux de survie à cinq ans de 92 %, ce qui est très élevé. Cela représente plusieurs milliers d’emplois. J’ajoute aussi, qu’à l’échelle régionale, nous comptons 1 000 étudiants-entrepreneurs, et qu’environ 25 % de ces étudiants-entrepreneurs créent effectivement une entreprise.
L’IRT Jules Verne a fait le choix de rejoindre Nantes Université, c’est un symbole fort pour vous ?
Carine Bernault : C’est le seul IRT en France à avoir fait cette démarche. De la même manière, le CHU a intégré l’université, ce qui est également singulier. Cela signifie qu’ici, nous couvrons tout le continuum, depuis la recherche fondamentale jusqu’à l’usine ou au lit du malade, en passant par l’innovation et le transfert. Cela ne veut pas dire que toute recherche doit être appliquée. La recherche fondamentale reste indispensable, et elle a besoin de temps long. Mais cela signifie qu’au sein de notre établissement, cette palette complète existe.
À vous entendre, l’université est de plus en plus sollicitée. Mais avez-vous les moyens de répondre à toutes ces attentes ?
Carine Bernault : C’est là que se trouve aujourd’hui un enjeu majeur : le financement des universités. Nous venons de vous donner de nombreux exemples de ce que l’université produit en termes de formation, de recherche, d’innovation, d’impact économique, d’attractivité. Mais nous avons un problème de fond. À l’échelle européenne, l’objectif affiché est de consacrer 3 % du PIB à la recherche. En France, nous plafonnons autour de 2,2 %. L’Allemagne est au-dessus de 3 %, la Corée du Sud au-dessus de 5 %, la Chine investit désormais davantage que la France dans sa recherche.
La situation est-elle si critique que cela ?
Carine Bernault : Aujourd’hui, la quasi-totalité des universités françaises construisent leur budget en déficit. Si l’on regarde l’évolution sur la durée, le financement de l’enseignement supérieur en euros constants baisse. Il y a une forme de paradoxe : on tient un discours très fort sur le rôle des universités, sur leur place dans la souveraineté, dans la réindustrialisation, dans le développement socio-économique du pays. Et en même temps, on les finance moins.
On nous demande toujours plus avec toujours moins. Nous arrivons au bout de ce modèle. La question n’est plus seulement de savoir ce que nous pourrions faire de plus, mais ce que nous allons réussir à continuer de faire.
Et là, je me permets de le dire très clairement : nous avons aussi besoin que le monde socio-économique porte ce message, au-delà de nous-mêmes, auprès de l’État et plus largement de la société. Nous avons besoin que d’autres acteurs disent à quel point les universités sont nécessaires, utiles et efficaces. Nous sommes un service public. Si l’on veut que nous puissions continuer à remplir nos missions, encore faut-il qu’elles soient financées.