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Ludovic Rimbaud, président FFB Eure : "Dans l’Eure, la commande publique opte pour le moins-disant"
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Ludovic Rimbaud président Fédération Française du Bâtiment Eure "Dans l’Eure, la commande publique opte pour le moins-disant"

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À l’approche des élections municipales, Ludovic Rimbaud, président de la Fédération Française du Bâtiment (FFB) Eure fédérant 600 entreprises, appelle les élus à jouer un rôle de facilitateur en fléchant la commande publique vers les entreprises locales. Souffrant notamment de l’effondrement du marché de la construction de maisons individuelles, de nombreuses entreprises euroises jettent l’éponge.

Ludovic Rimbaud, président de la Fédération Française du Bâtiment de l’Eure — Photo : Anne Soullez

Que peuvent faire une ville ou une agglomération pour les entreprises du bâtiment que vous représentez à la FFB ?

Ce sont deux corps institutionnels qui sont traditionnellement pourvoyeurs de travaux en construction et rénovation, donc les entrepreneurs sont légitimement en attente de leurs demandes. D’autant plus que, depuis deux ans, la commande publique de construction sur notre territoire a fortement baissé diminué. Est-ce lié à l’approche des élections ? De nombreuses entreprises de taille moyenne (entre 30 et 100 salariés) de notre territoire en souffrent et déplorent une réorientation systématique de la commande publique sur du "moins-disant" qui amène à des choix surprenants : on voit des entreprises être attributaires qui ne sont pas du secteur géographique, voire de l’étranger pour des différences de prix minimes.

"On aimerait davantage voir des fonds publics issus de nos impôts être utilisés pour des entreprises locales et non étrangères pour des écarts dérisoires"

On a eu notamment un cas à Brionne où un projet aidé par les finances publiques a fait appel à des entreprises venant de Belgique et d’Autriche. On aimerait davantage voir des fonds publics issus de nos impôts être utilisés pour des entreprises locales et non étrangères pour des écarts dérisoires. Quand on parle de RSE, on ne peut pas être incohérent au point de nous contraindre à adopter des démarches vertueuses visant à limiter les déplacements, à travailler en circuit court, faire du réemploi de matériau et, dans le même temps, faire venir des entreprises d’Autriche.

Comment les élus locaux pourraient vous aider ?

Ils peuvent être facilitateurs en veillant à ce que la commande publique soit fléchée vers des entreprises du territoire, en incluant dans les appels d’offres des critères de RSE qui préconisent de recourir à des acteurs du territoire. En accélérant aussi les paiements, parce que trop de collectivités ont des délais de paiement qui s’allongent parfois de plusieurs mois. Les collectivités devraient être exemplaires à ce sujet, voire être en deçà de ces délais.

La fiscalité locale vous paraît-elle adaptée ?

Dans l’Eure, on ne fait ni mieux, ni pire que les départements voisins. La fiscalité est toujours trop lourde, mais ce n’est pas la fiscalité locale qui prélève le plus. D’ailleurs, les entreprises se voient encore davantage taxées avec le nouveau budget 2026. Dans le bâtiment, les entreprises sont très fiscalisées sur le travail : un salarié coûte trois fois et demie plus à son employeur que ce qu’il touche réellement. Cet écart constitué de fiscalité sociale est difficilement supportable. On aimerait bien pouvoir augmenter nos salariés, mais une augmentation de 2 euros de l’heure pour le salarié en coûte 5 à l’employeur. Et il faut vendre nos chantiers et expliquer à nos clients que, certes, nous sommes plus cher mais nous faisons travailler de la main-d’œuvre locale.

Rencontrez-vous des difficultés de recrutement ?

Les métiers du bâtiment souffrent, depuis au moins trente ans, d’une dévalorisation orchestrée par l’Éducation Nationale, qui n’a de cesse d’affirmer que les mauvais élèves finissent dans le bâtiment, comme si c’était une punition, en incitant les élèves au maximum à s’orienter vers des études longues.

Certains métiers sont en tension : les couvreurs, maçons, plombiers, les métiers du génie civil. Ce sont des métiers rudes, mais les rémunérations sont au niveau de la rudesse du métier. D’autres métiers plus techniques comme les projeteurs en isolation n’ont pas de formation organisée et, face à ces emplois, les entreprises sont souvent seules pour recruter, former et faire progresser les salariés.

Les Centres de Formation des Apprentis font un excellent travail, mais l’évolution ne connaît l’apprentissage ne leur est pas favorable, les chiffres de la rentrée 2025 en attestent. Les charges sociales qui pèsent sur les entreprises du bâtiment sont très élevées : si on doit payer un apprenti au tarif d’un salarié "normal" sans pouvoir le faire travailler plus de 35 h quand nos équipes travaillent parfois 39h, tout cela créée une complexité qui n’est pas de nature à favoriser le recrutement. Or, les métiers du bâtiment sont principalement alimentés par les formations par apprentissage.

Les principales villes (Évreux, Vernon), ont-elles une attractivité suffisante pour développer les entreprises ?

L’Eure se distingue par son étendue et sa diversité, mais aussi par une situation géographique qui le place entre deux réalités économiques contrastées.

D’un côté, il subit l’influence du bassin parisien. Avec des entreprises, souvent employeuses d’une main-d’œuvre étrangère, qui ont longtemps été mobilisées par les chantiers du Grand Paris. Aujourd’hui, elles se tournent vers l’Eure, où elles pratiquent des tarifs agressifs, proches du dumping social, pour maintenir leur activité.

De l’autre, à l’Ouest du département, les entreprises sont déjà bien positionnées sur un secteur de la construction plus haut de gamme avec un panier moyen de travaux plus élevé. Les entreprises euroises se retrouvent coincées dans cet étau.

"L’Eure est une sorte d’indicateur au sein de la région normande : lorsque la construction se porte mal, ça se voit d’abord dans l’Eure et, ensuite, ça se généralise"

On ajoute à cette position géographique un contexte économique particulièrement défavorable depuis deux ans, pour lequel on a enregistré un accroissement des défaillances des entreprises du bâtiment. C’est une sorte d’indicateur au sein de la région normande : lorsque la construction se porte mal, ça se voit d’abord dans l’Eure et, ensuite, ça se généralise.

Quels marchés ont le plus souffert pour vos entreprises ?

L’Eure est un département assez rural, où le segment de la construction de maisons individuelles a perdu 60 % d’activité en deux ans, entraînant la disparition de nombreux sous-traitants. La hausse des taux d’intérêt, la hausse des coûts de la construction induits par la mise en place d’une réglementation environnementale obligeant l’emploi de matériaux performants, l’objectif ZAN (Zéro Artificialisation Nette de la Loi "climat et résilience" de 2021 NDLR) qui n’a pas favorisé de projets et l’inflation généralisée répercutée sur les prix de fabricants de matériaux malgré la baisse d’activité y ont contribué. Sans oublier les particuliers qui n’ont pas pu financer des projets qui ont augmenté 20 % avec une capacité d’emprunt réduite de 20 %. Or, si l’accession à la propriété est impossible dès les primo-accédants, c’est toute la chaîne de construction qui se brise derrière.

"Les entreprises qui tiennent aujourd’hui sont celles qui travaillent bien, ont rogné sur leurs marges, donc qui n’investissent pas et qui n’embauchent pas ou peu."

Ces acteurs de la construction de maisons individuelles se sont alors reportés vers la rénovation, censée les absorber. Mais ce marché, essentiellement porté par le subventionnement au moyen de dispositifs comme "Ma prime Rénov", a connu de tels atermoiements que son activité n’a connu qu’une progression de 1 % en 2025.

Les entreprises qui tiennent aujourd’hui sont celles qui travaillent bien, ont rogné sur leurs marges, donc qui n’investissent pas et qui n’embauchent pas ou peu. Beaucoup jettent l’éponge en ce début de 2026, par découragement et manque d’accompagnement des banques.

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