En proie à des difficultés de trésorerie, le confiturier affichait un chiffre d’affaires de 73,3 millions d’euros en 2022, mais un endettement de 50 millions d’euros dont 18 à court terme. En cause : le Covid, l’inflation des matières premières et le financement imprévu d’un bâtiment. La PME est finalement sortie du redressement judiciaire en octobre 2024 moyennant un plan d’apurement de la dette de 47 millions d’euros sur 10 ans.
Comment une PME bien implantée comme Lucien Georgelin s’est-elle retrouvée en redressement judiciaire ?
Les chiffres et les progressions étaient favorables avant 2020. Il nous fallait travailler en 3x8, parfois le samedi. Nous avons donc pris le parti d’investir entre 15 et 20 millions d’euros dans un bâtiment et du matériel plus performant pour répondre à la demande. C’était pour moi une nécessité, pas un pari. Cette modernisation ne s’est pas faite du jour au lendemain. Entre la passation des commandes, l’installation des machines et la mise en production, il a fallu deux ans. De plus, notre personnel n’étant pas formé à ce type de matériel, aux robots, il a fallu un temps d’adaptation. Et quand nous étions enfin prêts, le Covid est arrivé, ce qui a fortement perturbé la production. Puis, la guerre en Ukraine a assombri le tableau avec des hausses conséquentes sur les matières et le coût de l’énergie. Le prix du sucre qui entre à 30 % dans l’élaboration de nos préparations de fruits a doublé. Il faut arrêter de croire que Lucien Georgelin a fait n’importe quoi. Sans ces crises qui nous ont impactés de plein fouet, j’étais dans la bonne logique. Aujourd’hui, il y a un bel outil qui était nécessaire.
Au plus dur de la crise vous avez reçu un soutien général, notamment des distributeurs dont certains ont consenti à des reports de factures, des commandes supplémentaires, jusqu’à déployer des affiches dans les rayons arborant le hashtag "ilfautsauverlucien"…
J’ai eu un grand soutien car certains ont su reconnaître les valeurs de l’entreprise. Aujourd’hui, malgré la crise, on progresse. Parce qu’on innove, parce qu’on crée des produits de qualité, parce que les clients nous font toujours confiance.
Comment le personnel a-t-il réagi pendant cette période de tempête ?
J’ai dû me révolter pour que certaines personnes comprennent que sans changer d’attitude, c’était la fermeture de l’entreprise. Si l’entreprise ne dégage pas de résultats, elle est vouée à disparaître ou elle est reprise par d’autres qui ne feront pas mieux que nous.
Désormais sorti du redressement judiciaire depuis quelques mois, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
C’est enrichissant parce que j’ai appris à me défendre, à être têtu et borné, comme certains l’ont dit… J’ai prouvé que je savais où je voulais aller pour faire avancer cette entreprise. La preuve : aujourd’hui, en un an, on a redressé la situation. En 2024, nous avons réalisé un chiffre d’affaires de 77,7 millions d’euros contre 76 millions d’euros en 2023 avec 50 millions de pots produits.
Un chef d’entreprise est quelqu’un qui ne baisse pas les bras, doté de bon sens, qui ne s’avoue jamais vaincu, qui va au bout des choses. Quand il a une idée, si son idée est dans la bonne analyse, la bonne logique, il doit savoir aller au bout de ses objectifs.
"J’ai mis 40 ans pour bâtir ça et on voulait me prendre l’entreprise pour rien du tout."
Je suis parti de rien, moins que rien parce que j’avais des dettes à l’époque où j’étais agriculteur. J’ai mis 40 ans pour bâtir ça et on voulait me prendre l’entreprise pour rien du tout. Dans une situation difficile, il faut se battre. Je suis souvent incompris sur ma façon de voir les choses. Pour réussir, on n’est pas obligé de faire exactement ce que font les autres. Aujourd’hui, la plupart font des confitures sous vide. Moi, j’ai dit non, je cuisine en bassine en cuivre pour avoir une confiture de meilleure qualité et je fais ma communication là-dessus.
Qu’est-il advenu de la filiale dédiée aux céréales installée à Villeneuve-sur-Lot, qui a dû déménager pour intégrer le siège à Virazeil ?
Le tribunal de commerce nous a demandé de ramener l’entreprise de céréales de Villeneuve à Virazeil, ce qui a été fait en l’espace d’un mois et demi, et on a de très bons résultats sur la production et sur la qualité de nos produits. Ça s’est fait très rapidement. On a vraiment la chance d’avoir trouvé des spécialistes pour nous former à la production, et aujourd’hui on sort plus de volumes et de meilleures qualités.
Aujourd’hui, comment mobilisez-vous vos équipes ?
Je parle toujours de culture d’entreprise. Pour avancer, il faut être suivi par des gens qui savent vous écouter, vous comprendre pour la mise en place de choses intéressantes pour l’entreprise. J’ai une belle équipe à mes côtés, nous réfléchissons ensemble pour arriver au but poursuivi, dans une belle ambiance et en restant 100 % majoritaire.
"Beaucoup aimeraient déjà me remplacer mais il n’en est pas question pour le moment"
Avez-vous pensé à préparer votre succession au sein de l’entreprise ?
Beaucoup aimeraient déjà me remplacer mais il n’en est pas question pour le moment, je veux d’abord redresser complètement l’entreprise. Je me laisse un an ou deux ans pour bien stabiliser les choses. Pour le moment, on discute les contrats sur l’année 2025 : nous sommes en pleines négociations. Notre force aujourd’hui, c’est qu’avec l’outil qu’on a, on peut développer de nouveaux produits et quasiment doubler la production. Je n’ai jamais voulu produire ailleurs qu’en France, malgré les nombreuses et bonnes propositions. C’est pourquoi j’ai apposé le drapeau bleu, blanc, rouge sur mes étiquettes, et j’en suis fier.