«Les pigeons, c'est le dialogue social de demain»

«Les pigeons, c'est le dialogue social de demain»

Il a fait sensation en claquant la porte d'un Medef qu'il jugeait en décalage avec la réalité. Éric Verhaeghe estime que la cyber-mutinerie des «pigeons» confirme l'urgence d'une rénovation des syndicats patronaux.



Comment expliquez-vous l'ampleur prise par le mouvement des «pigeons». Né autour des start-upers, il a finalement touché tous types d'entrepreneurs...

À la base, il y a effectivement le fait que la doctrine fiscale n'a pas du tout pris en compte la réalité du capitalisme dans les start-ups, fondé sur une profitabilité immédiate très faible, puis très forte en cas de revente de l'entreprise. Mais si le mouvement a pris de l'ampleur, c'est qu'il a aussi mis en évidence la trop grande instabilité des règles fiscales et posé la question de l'acceptabilité de l'impôt. L'impôt n'est pas un sujet technique mais politique: si on l'estime juste, on est prêt à le payer. Or, beaucoup d'entrepreneurs ont eu l'impression qu'on leur demandait des efforts auxquels ne seraient pas soumis collectivités et services de l'État. Officiellement, le projet du gouvernement était 20milliards de hausse des recettes fiscales pour seulement 10milliards de baisse des dépenses. Si on avait fait le choix d'un effort partagé, la virulence, décuplée par un mode d'action basé sur la viralité du web, n'aurait certainement pas été aussi forte.


Comment jugez-vous le comportement des principaux syndicats patronaux face à ce mouvement?

Medef et CGPME ont été pris à contre-pied. Leurs univers, ce sont les négociations de couloir, la recherche de grands équilibres. C'est un mode d'action qui n'a plus rien à voir avec ce à quoi les citoyens commencent à s'habituer. Cela pose bien sûr le problème de la représentativité des organisations patronales: le Medef et la CGPME ne sont plus que des systèmes administratifs et ils ont été incapables de porter les attentes de ceux qui font aujourd'hui la prospérité. Peut-être parce qu'ils sont maintenant l'expression de secteurs qui ne sont plus ceux qui font l'avenir de l'économie.


Mais les pigeons n'ont-ils pas été qu'une étincelle? L'État n'a-t-il pas plutôt reculé devant l'alliance inédite d'une dizaine d'organisations patronales née dans la foulée de l'apparition des pigeons?

Je ne peux contester le fait que plusieurs organisations aient mis en garde dès cet été le gouvernement contre cette mesure d'alignement aveugle de la taxation du travail ou du capital. Mais on voit bien que ce qui a véritablement déclenché le séisme, c'est ce mouvement incontrôlable sur le web. Alors oui, on peut tenter de récupérer un mouvement dans quelque chose de plus structuré. Mais le vrai sujet, ce n'est pas la gestion des pompiers, c'est celle du feu! Et ce feu peut reprendre à tout moment dans les conditions actuelles de dialogue social. Il faut prendre conscience qu'il se forge un mouvement patronal qui se développe en dehors des organisations traditionnelles en s'appuyant sur les réseaux sociaux.


Quel est le problème du dialogue social tel que nous le connaissons?

Les «pigeons», c'est l'expression d'une opinion publique qui réagit face à une décision prise de façon opaque, sans délibération. À chaque fois qu'une décision sera prise ainsi, il y aura ces réactions. La décision publique de demain n'a plus besoin d'organisations qui ne sont que des usines à gaz qui cherchent à lever des fonds auprès des organismes paritaires et où l'on fait carrière à vie. La démocratie de demain, c'est celle de l'interpellation, de la participation de toute une communauté à une décision. Cela va changer la façon de fonctionner des organisations patronales: il va falloir y installer des relations plus directes entre décideurs et membres.


Cela doit aussi changer la façon dont sont conçues et prises les décisions économiques par Bercy?

Mais Bercy, c'est l'un des principaux problèmes de la France! On n'y trouve que des héritiers de Colbert pour qui il n'existe que de grandes entreprises de rentes, comme celles des hydrocarbures, des réseaux téléphoniques ou de l'automobile. Les PME, les TPE, les marchés de niche, cela échappe à la compréhension d'un ministère complètement à côté de ses pompes, allié d'une conception économique dépassée, incapable de mener une réforme en profondeur de l'État. Il faut purger le radiateur!


Comment?

Il faut obliger les hauts fonctionnaires qui passent en cabinet ministériel à se mettre en disponibilité et, ensuite, leur interdire d'occuper des fonctions dans le ministère où ils ont travaillé. Cela évitera la politisation excessive de la décision publique. La clef du problème, c'est que les grandes institutions fonctionnent sur un système de délégation permanente, un carriérisme à vie. Ce que veulent désormais les gens, ce sont des représentants qui apportent une pierre parce qu'ils sont légitimes pour le faire, puis passent le relais à d'autres, légitimes sur le sujet suivant. C'est l'objectif qui doit compter, pas le poste!


Dans votre analyse, ne surestimez-vous pas la force de frappe des réseaux sociaux?

Mais regardez! Fillon a fait sa déclaration de candidature à la présidence de l'UMP sur Twitter. La première crise qu'a eu à gérer Hollande, c'est le tweet de sa compagne. Et les pigeons sont nés sur Facebook. La vie politique et publique est d'ores et déjà scandée par les réseaux sociaux.


Et cette histoire de «pigeons», ça ne vous a pas donné envie de vous réinvestir dans le combat patronal?

Je reste fidèle à mes valeurs, même si je suis désormais un penseur libre. Je soutiens la candidature d'Hervé Lambel (NDLR: candidat déclaré à la présidence du Medef, tourné vers les TPE et PME), qui est porteur d'une vision intéressante du monde patronal. Il propose notamment de supprimer le financement des organisations patronales par les organismes paritaires et de réformer le mode de représentativité. Je suis attaché à la transparence du dialogue social, ses propositions me parlent.