Bretagne
Les industriels bretons face au casse-tête du ZAN
Enquête Bretagne # Industrie # Aménagement du territoire

Les industriels bretons face au casse-tête du ZAN

S'abonner

En mettant en place la loi ZAN, l’État français met un coup d’arrêt à l’artificialisation des sols. Un bon point pour la planète mais un gros problème à gérer pour le développement économique et les entreprises. À commencer par les industriels. Des mesures récentes du gouvernement visent à desserrer un peu l’étau mais pourraient ne pas suffire. En Bretagne, en plein boom démographique, la chasse au foncier est ouverte. La réhabilitation de friches est la piste la plus travaillée.

Le site industriel de La Janais, au sud de Rennes, est un emblème en Bretagne des possibilités de requalification qu'offre un site déjà aménagé — Photo : MRW Zeppeline Bretagne

Le ZAN va-t-il contrecarrer le développement économique en Bretagne, et plus précisément les projets des industriels, fortement consommateurs en foncier ? Ce mot un peu étrange que certains chefs d’entreprise prononcent tel un juron est dans toutes les bouches, et le sujet casse-tête du moment des élus locaux et réseaux économiques, qui s’inquiètent d’une crise du foncier à venir. Le ZAN, c’est cet objectif de "zéro artificialisation nette" des sols inscrit dans la loi Climat et résilience de 2021. Le dispositif impose de réduire de 50 % le rythme d’artificialisation et de consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers d’ici 2031 (par rapport à la consommation mesurée entre 2011 et 2021). Il prévoit d’atteindre ensuite le zéro artificialisation nette en 2050. À terme, donc, tout ce qui sera "pris" sur la nature devra être rendu, en débétonnant par exemple.

Concilier industrialisation et rationnement

Sur l’intention de préserver notre planète et tendre vers la sobriété foncière, les chefs d’entreprise se montrent prêts à agir. "Je suis sensibilisé depuis longtemps au problème et notamment à la préservation des terres agricoles", exprime ainsi Christian Guyader, PDG du groupe agroalimentaire finistérien du même nom (110 M€ de CA, 550 salariés). L’entrepreneur vient de céder à Saint-Brieuc Armor Agglomération une friche de 2,5 hectares à Saint-Brandan (Côtes-d’Armor). Elle sera déconstruite pour laisser place à des activités artisanales et industrielles.

L’entrepreneur finistérien Christian Guyader a cédé pour un euro symbolique le site de Saint-Brandan (Côtes-d’Armor) à Saint-Brieuc Armor Agglomération — Photo : Matthieu Leman


"Nous sommes tous d’accord pour ne plus artificialiser comme cela a pu être le cas dans le passé", poursuit Maud Hervé, présidente de l’UIMM 35-56. Tout en soulignant "qu’on ne peut imaginer réindustrialiser sans avoir de foncier et sans pouvoir loger les actifs. Les deux sont indissociables." Précisément, la loi ZAN est-elle compatible avec la réindustrialisation du pays présentée comme une priorité par Emmanuel Macron ? La contrainte n’est-elle pas trop forte pour la Bretagne, plus singulièrement, qui accueillera plus de 300 000 nouveaux habitants d’ici 2050 (sur 3,4 millions aujourd’hui) et dont une partie de la vitalité de ses territoires (le Finistère notamment) repose sur ses usines ? "Le problème de fond est la trajectoire de forte baisse de la consommation de surfaces, rend compte le président du Medef 35, Éric Challan Belval. De nombreux établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) n’auront plus de surfaces (naturelles, NDLR) pour construire dès 2026, et ce jusqu’en 2031 ! Une catastrophe pour notre développement économique, pour le logement, pour les infrastructures et les équipements collectifs…"

La Région Bretagne pour distribuer les "enveloppes"

On sait précisément quelle est la part d’efforts qui attendent les élus locaux, ceux qui approuvent les documents d’urbanisme (PLU…). Elle tient en un chiffre : 9 000, pour 9 000 hectares, soit près de deux fois la superficie de la ville de Rennes. La Bretagne ayant consommé 18 000 hectares de terres agricoles entre 2011 et 2021 (ce qui en fait au passage la région de France la plus consommatrice), elle doit se passer de 9 000 hectares d’espaces artificialisables entre 2021 et 2031. La Région Bretagne a dû, conformément à la loi, répartir la baisse de consommation de foncier qui frappe notre région. La répartition des terrains disponibles se fait par échelon, via les SCOT de Bretagne (Schéma de cohérence territoriale), qui délèguent ensuite aux EPCI et aux communes. Dans son schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADDET), qui intègre le ZAN, la collectivité a voulu parvenir à un "équilibre territorial", en application de certains critères (démographie, indice de ruralité, efforts passés…). Sur l’ensemble du territoire breton, la métropole rennaise connaît la baisse la plus faible (en consommation de foncier) et le centre Bretagne, la plus forte, "au-delà de 54 %", relève le Medef 35. "En pratique, la Région a fait le choix d’autoriser davantage de constructions dans les métropoles, au détriment des zones rurales et intermédiaires", interprète la CCI Ille-et-Vilaine.

Le traumatisme Bridor dans les têtes

En Ille-et-Vilaine, département prospère avec son fort taux d’emploi et son économie diversifiée, les entrepreneurs ont très vite pris la mesure du problème du rationnement de foncier à venir. À la rentrée 2023, réunis au Forum économique breton à Saint-Malo, le Medef 35 et la CCI Ille-et-Vilaine relayaient ce message d’alerte de 300 patrons bretilliens : "Les entreprises ne veulent pas être les sacrifiées du ZAN". Dans un courrier transmis à Élisabeth Borne, la Première ministre d’alors, ils avertissaient : "La mise en œuvre du ZAN aura trois effets inévitables : empêcher le développement des activités nécessitant du foncier, concentrer encore nos entreprises et nos emplois dans les métropoles, faire des territoires ruraux périphériques et littoraux des espaces délaissés".

Louis Le Duff, PDG fondateur du groupe rennais Le Duff, aux côtés de Patrick Martin, président du Medef. Le projet d'abandon de l'usine Bridor de Liffré a été perçu par les réseaux économiques locaux comme un renoncement au développement économique — Photo : Baptiste Coupin

Le traumatisme Bridor était à ce moment-là dans toutes les têtes. Bridor, c’est la principale filiale du champion rennais de l’agroalimentaire, le groupe Le Duff (3 Md€ de CA, 19 000 salariés). L’entreprise, qui fabrique des pains et viennoiseries surgelés, a renoncé en mai 2023 à son projet d’implantation d’une nouvelle usine à Liffré, au nord de Rennes. Les oppositions environnementales au site breton, qui aurait "mangé" 21 hectares de foncier, avaient été trop fortes. Quand bien même, en balance, le projet permettait la création de 500 emplois. De quoi nourrir les inquiétudes des patrons bretons sur leurs prochains projets d’implantation ou de développement. "Il est indispensable d’engager la transition environnementale tout en poursuivant le développement de l’emploi et de l’industrie sur le département", réagissait alors le président de la CCI Ille-et-Vilaine, Jean-Philippe Crocq.

Des mesures de l’État pour les industriels

Une petite année a passé. L’État semble avoir entendu les inquiétudes des industriels. Ceux-là mêmes qui expliquent avoir la nécessité de consommer des terres pour répondre à la hausse de leur production, la diversification de leur activité ou la modernisation des outils de production (livre blanc de la CCI Ille-et-Vilaine, septembre 2023). Bref, pour leur croissance. Pour répondre à leurs besoins en foncier donc, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, pourrait sortir du ZAN tous les projets industriels, et pas seulement les plus "exemplaires". L’information émane du journal Le Monde.

C’est un combat que mène le Medef Bretagne depuis plusieurs mois. En attendant, le ministère de la Transition écologique a annoncé début avril une première liste de 400 projets nationaux exemptés de la loi. Il s’agit de programmes d’infrastructures ou d’aménagement et des projets industriels. C’est le cas en Bretagne de la future usine du chipsier Altho Brets à Pontivy (Morbihan) par exemple. Un premier gage de cette volonté de sanctuariser les emplois de demain chez les industriels ?

Le gouvernement a aussi annoncé une liste de sites industriels prêts à être utilisés, dits "clés en main", visant à accélérer le processus d’implantation et de réindustrialisation. Deux sont bretons. Le premier, qui s’étend sur trois hectares, est l’Espace Cruguil, sur le Pôle Pégase de Lannion (Côtes-d’Armor). Le projet, prévu pour la période 2025-2027, cible des activités dans les domaines de la cybersécurité et des télécommunications. Le second, prévu pour la période 2027-2030, concerne le parc industriel de Guerlesquin (Finistère), sur quatorze hectares.

"Urbanisme comptable"

Suffisant pour taire les inquiétudes ? Sans doute pas. "La lucidité commande d’être inquiet, reprend Éric Challan Belval. La loi ZAN place les élus des EPCI et des communes dans des contraintes folles". Alors que le nombre de terrains artificialisables se réduit drastiquement, c’est en effet à eux que revient la patate chaude et qu’il appartient d’arbitrer entre les projets des entreprises d’un côté, et les logements, équipements publics et infrastructures de l’autre.

Autre problème : la bonne compréhension de la loi est tout sauf une évidence comme en témoigne Arnaud Le Bourgeois, président de l’UNAM Bretagne (Union nationale des aménageurs) et gérant de Dom & Terre à Quimper : "Avec la loi ZAN, on est passé dans une logique d’urbanisme comptable. On donne aux collectivités une enveloppe de foncier artificialisable net. Seulement, personne n’est d’accord sur la définition du net. À partir de là, on essaie de compter des choux avec des carottes et des navets mais personne n’y arrive parce qu’on ne sait pas ce qu’on compte et ce qu’on doit compter. Les services d’urbanisme sont paumés parce que la règle n’est pas claire…" Un manque de clarté qui n’est pas sans conséquences pour les professionnels de l’aménagement : "Des élus vont pousser à fond en se disant : tout ce qui est pris, on ne nous le fera pas démolir. D’autres freinent en disant : tant qu’on n’a pas les comptes, on ne touche plus à rien. Les collectivités ne savent pas par quel bout prendre la chose. Du coup les dossiers n’avancent pas au rythme souhaité et tout cela participe à la flambée des prix du foncier", poursuit Arnaud Le Bourgeois.

Inventaire industriel en Finistère

Avant que l’objectif ZAN ne s’impose à eux, les chefs d’entreprise les plus fortunés investissent dans des terres agricoles qu’ils pourront exploiter par la suite. Les autres revoient déjà leurs projets et se penchent de plus en plus sur des espaces à optimiser. Dans le Finistère, Territoire d’Industrie Finistère, déclinaison locale de ce dispositif de l’État qui porte le projet de reconquête industrielle dans les villes moyennes et les zones rurales, les aide pour cela. Ce consortium, qui réunit des élus et des chefs d’entreprise locaux, tient à jour une liste comptable d’hectares et de parcelles (de plus de 5 000 m2) disponibles pour le foncier industriel.

L'entrée de la friche Gad, à Lampaul-Guimiliau (Finistère Nord). Le site verra bientôt s'installer une usine de fabrication de lin — Photo : Jonathan Konitz


"C’est une démarche qui est innovante et inédite en Bretagne", insiste Solène Tard, cheffe de projet Territoire d’Industrie Finistère. La volonté : aider les entreprises à y voir clair sur le foncier mobilisable immédiatement. 80 hectares (et 56 parcelles) étaient disponibles, début mai, dans le dernier recensement.

La démarche rappelle l’initiative lancée par Lorient Agglomération en 2019 : celle de créer une cellule de revitalisation du foncier pour trouver des terrains optimisables.

Une nouvelle vie en vue pour le site de Gad

En Finistère, l’entrepreneur Dominique Le Nan a justement fait le choix de se positionner sur ce type de terrains pour lancer sa future usine de fabrication de lin, Bretagne Lin (45 emplois à la clé). L’idée : construire et reconstruire sur la friche industrielle de l’abattoir Gad, à Lampaul-Guimiliau dans le Pays de Landivisiau. L’usine devrait être opérationnelle début 2025. Elle conservera une partie du bâti de Gad (6 000 m2 d’existant) et fera construire 7 000 m2 de nouveaux bâtiments avec des matériaux plus adaptés aux standards de construction actuels. Dominique Le Nan explique son choix : "Quand on se positionne sur une friche, on ne sait pas trop à quoi s’attendre dans les sous-sols. L’avantage, c’est que tous les réseaux sont déjà présents : l’arrivée électrique, l’arrivée d’eau, le tout-à-l’égout… Il y a des friches industrielles partout, avec de vieux bâtiments délabrés. Ça a du sens de remettre en route ces sites à l’abandon, avec une nouvelle esthétique." En se positionnant sur un terrain en friche, ce patron espère aussi pouvoir bénéficier d’un appui financier des collectivités territoriales. D’autant que la réhabilitation du site représente un coût certain : 1 million d’euros environ. Le projet pourrait aussi être subventionné par l’État dans le cadre du Fonds vert.

Un Fonds friche pour réhabiliter les espaces bétonnés

La politique de sauvegarde du foncier est soutenue par l’État, comme le rappelle Benoît Dufumier, directeur départemental des territoires et de la mer des Côtes-d’Armor. Le fonctionnaire indique que "6 millions d’euros ont été distribués en 2023 dans le département via le Fonds friche, inclus dans le Fonds vert, pour un total de 7,7 hectares de friches concernés. La somme devrait être similaire en 2024. Au total, depuis 2020, le Fonds friche a financé 82 opérations pour 40 millions d’euros de subvention dans les Côtes-d’Armor".

Maud Hervé, présidente de l’UIMM 35-56. La dirigeante estime qu'"on ne peut réindustrialiser sans foncier" — Photo : UIMM 35-56

Les friches sont une bonne piste. Reste que leurs reconversions sont coûteuses et lentes à mettre en œuvre, malgré des ajustements législatifs récents. Avec la mise en œuvre du ZAN, les chefs d’entreprise vont devoir se creuser la tête pour trouver d’autres solutions. La verticalisation des usines pourrait-elle être étudiée, comme c’est déjà le cas pour les logements et bureaux sur Rennes Métropole ? "Cela ne s’adapte pas à toutes les entreprises, notamment avec des outils de production lourds", tempère Maud Hervé.

Le partage de services entre entreprises (stocks, bâtiments, équipements, véhicules…) est une autre option qui s’ouvre à eux pour limiter les emprises foncières. Aux acteurs du développement de flécher les bonnes idées. Il y a urgence. Sans foncier disponible, 62 % des patrons d’Ille-et-Vilaine ont déjà annoncé qu’ils pourraient développer leur activité ailleurs que sur leur territoire d’implantation, selon une enquête de la CCI Ille-et-Vilaine de septembre 2023. Quitte à y déménager l’ensemble de leur activité.

Bretagne # Industrie # Aménagement du territoire