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"L’effet de la dissolution a été très marquant sur les décisions d’investissement"
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Laurent Sahuquet directeur régional de la Banque de France pour la région Grand Est "L’effet de la dissolution a été très marquant sur les décisions d’investissement"

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Le directeur régional de la Banque de France pour la région Grand Est, Laurent Sahuquet sur l’année 2024 : entre la baisse de l’inflation, les incertitudes liées à la dissolution et au contexte international, les dirigeants du Grand Est ont affronté un exercice compliqué.

Laurent Sahuquet est le directeur régional de la Banque de France pour la région Grand Est — Photo : Banque de France

Comment l’année 2024 va-t-elle rester dans l’esprit des dirigeants d’entreprise du Grand Est ?

Comme une année contrastée. Il y a notamment deux périodes qui ont été assez différentes. Le premier point, c’est que 2024 restera comme l’année où nous avons eu confirmation de nos succès dans la lutte contre l’inflation. En début d’année, nous avons atteint près de 4,5 %… Aujourd’hui, nous sommes aux alentours de 1,5 %. Avec des prévisions pour 2025, sur l’inflation en France, qui reste aux alentours de 1,5 %. C’est une très bonne nouvelle pour l’économie, puisque les prix augmentent désormais moins vite que les salaires. Cela redonne du pouvoir d’achat aux ménages, c’est bon pour la consommation. Nous commençons d’ailleurs tout juste à observer les effets sur une reprise de la consommation. Et puis la baisse de l’inflation, c’est aussi bon pour la baisse des taux : maintenant, le cycle de baisse est bien enclenché, un phénomène à la fois favorable pour les particuliers et les entreprises. L’année 2024, sera aussi pour les entreprises du Grand Est, l’année où elles ont pu reconstituer, dans certains secteurs, les marges. Mais il y a deux parties dans l’année. La première était très marquée par de l’optimisme autour de la désinflation et de la préparation des JO.

"L’incertitude, ce n’est pas bon pour l’investissement, ce n’est pas bon pour l’emploi, et in fine, ce n’est pas bon pour la croissance."

Et qu’est-ce qui ressort de la deuxième partie de l’année ?

La montée des incertitudes. Liées aux conséquences de la dissolution, mais également à un contexte international chargé. L’Ukraine, le Proche-Orient et les élections américaines, tout cela forme des éléments d’incertitude importants. Et on sait que l’incertitude, ce n’est pas bon pour l’investissement, ce n’est pas bon pour l’emploi, et in fine, ce n’est pas bon pour la croissance.

Vos enquêtes d’opinion vous permettent de sonder le moral des dirigeants du Grand Est : datez-vous la rupture de la dissolution ?

L’élément qui a clairement changé beaucoup de choses dans le contexte français, c’est la dissolution. L’effet a été très marquant, notamment sur les décisions d’investissement. De nombreux chefs d’entreprise nous ont dit mettre entre parenthèses un certain nombre de projets, en attendant d’y voir plus clair. C’est notamment ce qui explique que le niveau global de l’investissement des entreprises en 2024 ressortira à la baisse.

Ce phénomène a-t-il touché essentiellement les entreprises opérant sur les marchés publics ?

Non, l’incertitude n’a pas de lien particulier avec les marchés publics, mais un lien sur le moral des chefs d’entreprise du Grand Est.

Quels sont les secteurs d’activité les plus touchés sur le territoire par ce retournement de tendance, qui ressemble aujourd’hui à une crise ?

De mon point de vue, deux secteurs ressortent : la construction et l’automobile en général et la sous-traitance automobile en particulier. Pour l’automobile, c’est une phase qui a commencé il y a déjà quelques années, une phase de transition structurelle importante. Nous avançons vers plus d’électrique, mais avec des infrastructures qui ne sont pas forcément au rendez-vous. La demande est fluctuante, avec des consommateurs qui se posent beaucoup de questions. Et cette transition demande beaucoup d’investissements, à faire maintenant, quand la demande globale n’est pas forcément là.

"Dans le secteur de la construction, ça a été difficile en 2024, ça sera encore sans doute difficile en 2025."

Ce ne sont pas les normes environnementales qui ont précipité les difficultés de la construction…

Le secteur de la construction affronte aussi un changement de modèle, avec des constructions qui répondent à des normes environnementales qui ont également beaucoup évolué. Et c’est tant mieux. Mais les difficultés du secteur de la construction sont aussi conjoncturelles, notamment dans la construction neuve. Suite au resserrement monétaire, le crédit à l’immobilier a beaucoup chuté, notamment en 2023 et sur la première partie de 2024. Le marché immobilier était bloqué en 2023, en 2024 et actuellement, il est juste en train de redémarrer. Les derniers chiffres du crédit immobilier montrent que la production de crédits mensuels, est en train de revenir vers les 10, 12 milliards. Nous étions tombés, je vous le rappelle, en début d’année 2024, en dessous de 7 milliards d’euros.

Donc, c’est la reprise pour l’immobilier dans le Grand Est et par rebond, pour la construction ?

Le secteur est en train de se stabiliser et de repartir. Mais la problématique, c’est que pour un certain nombre d’entreprises, il faut encore faire le gros dos. Dans le secteur de la construction, ça a été difficile en 2024, ça sera sans doute encore difficile en 2025. Mais la différence, c’est que nous commençons à voir le bout du tunnel, et les entreprises vont pouvoir recommencer à avoir de la visibilité en cours d’année 2025. En attendant, il faut passer le cap… Et les défaillances dans le secteur de la construction ont beaucoup augmenté en 2024.

"La politique protectionniste. de Trump pourrait avoir un impact négatif sur l’Allemagne, qui est très exportatrice, et sur des secteurs qui sont dans le viseur de cette politique protectionniste."

Une des particularités du tissu économique de la région Grand Est est de s’appuyer très largement sur l’homme malade de l’Europe, l’Allemagne. Y a-t-il un point de vigilance particulier sur ce sujet ?

L’Allemagne était en récession en 2023, l’année 2024 devrait être un peu en dessous de zéro, et les dernières prévisions montrent que 2025 devrait être en reprise. Mais il y a effectivement un certain nombre de difficultés structurelles en Allemagne qui peuvent avoir des conséquences sur le Grand Est. D’abord, un certain nombre de plans sociaux en Allemagne ont un effet sur les travailleurs frontaliers. Il peut y avoir aussi un effet sur les commandes qui sont adressées par des donneurs d’ordre allemands aux entreprises du Grand Est, et notamment aux entreprises qui font partie d’un groupe allemand, qui peuvent être concernés par des baisses d’activités. Le secteur automobile est quand même très puissant en Allemagne, et les difficultés actuelles peuvent avoir des répercussions sur des sous-traitants régionaux. Il y a eu d’ailleurs quelques défaillances marquantes en Alsace sur des sous-traitants automobiles qui travaillaient en relation avec l’Allemagne.

Et puis, la situation peut aussi avoir un effet sur des projets d’investissement et de recrutement des entreprises à capitaux allemands. Tout cela est très difficile à quantifier, mais nous savons que ces relations sont tellement importantes pour le Grand Est que quand l’Allemagne est en difficulté, cela a un impact négatif sur notre économie.

Suite à l’élection de Trump aux États-Unis, il y a tout de suite eu des interrogations sur l’impact à attendre en Allemagne. La politique protectionniste de Trump pourrait avoir un impact négatif sur l’Allemagne, qui est très exportatrice, et sur des secteurs qui sont dans le viseur de cette politique. Et par rebond, les entreprises du Grand Est ne sont pas loin…

Les relocalisations industrielles sont-elles toujours d’actualité dans le Grand Est ? La dynamique lancée après le Covid semble s’essouffler largement…

Je n’ai pas l’impression que cette dynamique s’essouffle de manière significative. En 2024, il y a quand même eu de très beaux projets, de très belles annonces notamment au moment de Choose France, avec des projets très importants autour de Mulhouse. Ensuite, il y a les projets très médiatiques dont on a parlés, mais il y a aussi beaucoup d’autres projets dont on parle moins, mais qui représentent beaucoup d’investissements, beaucoup d’emplois. Ce point concerne sans doute plus l’Alsace et la Moselle que d’autres départements du Grand Est. Mais je ne dirais pas qu’il y a un essoufflement. Et sur la dynamique, je crois que c’est justement sur ce point que travaillent toutes les agences de développement économique, avec le Conseil régional et les collectivités. Communiquer sur les forces du territoire, qui sont nombreuses, avec des infrastructures, une main-d’œuvre qualifiée et sérieuse, et une attractivité dans l’accompagnement des entreprises.

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