Le Journal des Entreprises : vous avez lancé en 1977 la première banque de micro-crédit au Bangladesh, avec la résonnance que l'on connaît. Comment percevez vous la montée en régime actuelle d'autres formes de financements alternatifs utilisant le numérique, à l'image du crowdfunding ou du crowdlending (NDLR : financement ou prêt par la foule) ? C'est une bonne chose ?
Muhammad Yunus : Ce sont de bons moyens de dynamiser les gens, de les motiver à soutenir des initiatives... Pour faire cela, il n'est en effet plus forcèment obligé de passer par le micro-crédit et d'opter pour ces solutions. Même si tout le monde ne peut pas forcèment prêter de l'argent, il existe tout de même beaucoup de citoyens qui peuvent le faire. En les réunissant, on arrive à récolter une somme considérable et suffisante pour investir dans une entreprise. C'est une bonne méthode. Mais avec l'internet et les nouvelles technologies, il existe cependant des craintes concernant des abus, avec des gens qui pourraient vous piéger. Il faut rester prudent.
Est-ce que le financement participatif n'enterre pas le recours au micro-crédit ?
M.Y. : Non, car ce qui est fait avec le micro-crédit est tout de même différent. Le financement participatif passe par une relation directe de l'individu avec le porteur de projet. Dans le micro-crédit, des gens apportent de l'argent à des organismes et cet argent est ensuite prêté aux pauvres : ces organismes fonctionnent donc comme de véritables entreprises, qui ne sont pas participatives. C'est plutôt des banques durables, qui en fin de compte ont pour but de faire des bénéfices qui reviendront ensuite aux emprunteurs. C'est une logique de cercle vertueux.
Vous aviez imaginé le micro-crédit pour venir en aide aux pays émergents : est-ce aussi une solution adaptée aux pays développés ?
M.Y. : On peut utiliser le micro-crédit partout à travers le monde, y compris dans les pays développés comme la France, les Etats-Unis ou le Royaume Uni.... Car le système financier actuel présent dans ces pays ne va pas jusqu'au peuple. Par exemple aux Etats-Unis comme ailleurs, la Grameen Bank prête de l'argent aux personnes pauvres qui souhaitent démarrer leur entreprise. Elle travaille avec des porteurs de projets au chômage ou qui dépendent d'allocations... On possède aujourd'hui 18 antennes à travers les Etats-Unis pour 85.000 emprunteurs. Pourquoi un tel nombre ? Parce que les grosses banques ne souhaitent pas travailler avec ce profil d'emprunteurs.
Quel est justement le rôle des banques dans tout cela : sont-elles dépassées ? Condamnées à jouer le jeu du financement alternatif ?
M.Y. : Le système bancaire doit être inclusif, personne ne devrait être en dehors de ce système. Or, les banques destinent leur offre uniquement aux classes supérieures. Nous avons donc besoin de compléter le système financier qui est déséquilibré, qui fait que les riches sont de plus en plus riches et qui n'aide pas les pauvres... Pourquoi ne pas créer une offre spécifiquement destinée aux pauvres ? C'est ce qui est fait au Bangladesh, en France ou aux Etats-Unis à travers le micro-crédit.
Mais les banques ne sont-elles pas en train de regarder dans ce sens ? Certaines lancent leurs propres plates-formes...
M.Y. : Même si les banques voulaient le faire, elles ont une structure qui ne le permet pas car elles ont besoin de cautions, de garanties pour prêter... Mais les porteurs de projets qui n'ont jamais eu d'entreprises, qui vivent dans la pauvreté, n'ont rien à présenter aux banques en termes de garanties. Notre système est donc fait pour commencer tout en bas de l'échelle, là où les banques ne peuvent pas descendre.
Quelle est la forme de financement alternatif que vous voyez émerger dans les prochaines années ? Croyez-vous à des nouvelles formes d'économies alternatives, comme le passage de l'économie de propriété à celle de l'usage ?
M.Y. : Oui, bien sûr. Il y a toutes sortes de tendances qui peuvent émerger, mais une chose est sûre : la richesse générée par les entreprises doit pouvoir bénéficier à tous. Aujourd'hui, les entreprises ne produisent des bénéfices que pour une poignée de personnes. Les riches deviennent plus riches... Mais que font les autres ? Ce n'est pas une économie durable. Cela constitue une bombe à retardement socialement : les gens qui travaillent dur risquent d'être malheureux, avec des tensions politiques, sociales, économiques. L'économie ne sera pas forte... Il faut réfléchir à de nouvelles façons qui permettront à tout le monde de pouvoir profiter de la richesse créée et des bénéfices qui en découlent.
Vous prônez aussi les bienfaits de l'entrepreuneuriat social : pour quelle raison les dirigeants de France et du monde devraient l'adopter ?
M.Y. : Les entreprises traditionnelles sont conçues pour produire de l'épargne à destination des actionnaires, et sont dirigées par une quête des bénéfices. Dans l'entrepreneuriat social, c'est différent. On se focalise sur la résolution de problèmes sociaux, humains, environnementaux, avec des bénéfices qui vont à cette résolution. Les entreprises deviennent ainsi plus fortes, et l'argent n'est pas concentré entre les mains d'une poignée de personnes. Si on avait plus d'entreprises sociales, le problème de la concentration des ressources serait résolu. Tout le monde peut faire de l'entrepreneuriat social, que l'on soit une entreprise, un état, une fondation, une association, et appliquer ces principes pour résoudre des problématiques et créer de la valeur.