L’entreprise Toiles de Mayenne est en pleine réorganisation. À presque 200 ans, elle vient d’engager deux millions de travaux pour rénover les ateliers et le bâtiment historique de la manufacture, qui abritera des bureaux et un showroom dans l’ancienne aumônerie. Rachetée en 2018, l’entreprise possède encore 11 500 m2 mais va en céder 3 500 m2 à Mayenne Communauté. Ces anciens ateliers de teinturerie seront en partie démolis, afin d’y aménager un parking pour les salariés et les touristes. Mais les charpentes métalliques seront conservées pour supporter les 2 500 m2 d’ombrières photovoltaïques et témoigner de l’histoire industrielle des lieux.
"Toiles de Mayenne doit aider Fontaine-Daniel à être toujours plus visible et visité", défend Jérôme Couasnon, l’actuel dirigeant qui en a pris les rênes en 2018. Car toutes les pierres du village ont une histoire avec la manufacture.
Des moines à la filature
À quatre kilomètres de Mayenne, Fontaine-Daniel est un écrin naturel aux constructions bien agencées. Le village s’est fondé autour d’une abbaye cistercienne. Les premiers moines se sont installés dans la clairière du bois de Salair en 1205. Ils y demeurent jusqu’à la Révolution. Un incendie ravage alors une partie des constructions, dont l’église de la taille de la cathédrale du Mans.
Les lieux restent à l’abandon jusqu’au début du XIXe siècle et leur rachat par deux entrepreneurs, attirés par la superficie et la solidité des bâtiments vacants, et leur environnement : un étang et un bois, sources d’énergie essentielles, et une main-d’œuvre rurale abondante. Le contexte est propice : Napoléon Bonaparte vient d’imposer le blocus continental à l’Angleterre, premier exportateur mondial de tissus.
Ainsi en 1806, l’abbaye de Fontaine-Daniel se transforme en filature. Et le hameau rattaché à la commune de Saint-Georges-Buttavent va entamer sa mutation.
Une usine de pointe
Très vite, les fils s’enroulent sur des kilomètres et la qualité des tissus va faire la renommée de ce qui deviendra les Toiles de Mayenne — la marque ne sera déposée qu’en 1952. Le site va en trois ans seulement compter 325 métiers à tisser à navette volante. En 1814, on dénombre quarante ouvriers à la filature, 430 au tissage et 450 tisserands à façon à domicile. Durant les trois années qui suivent, la production va doubler. Les machines creusent l’écart avec les autres manufactures. La statistique industrielle du département révèle qu’en 1818, "le produit annuel moyen d’un ouvrier est de 595 francs ; à Fontaine-Daniel, il est de 764 francs !"
Une vision sociale
L’année 1814 ouvre également un chapitre : la jeune Sensitive Armfield, issue d’une famille anglaise impliquée dans la filature de laine, épouse le dirigeant-fondateur Pierre Horem. Sous sa direction, la question du rapport au travail évolue : ses ouvriers sont en 1818 les mieux payés du département. Mais les temps sont incertains en Europe, et les prix chutent. En 1828, Pierre Horem décède. Pour l’épauler, sa veuve engage en 1832 Martin Denis, un ingénieur qui a épousé sa nièce. L’entreprise lui sera par la suite transmise et, pendant 186 ans, la famille Denis sera à la baguette.
Un patriarcat bâtisseur
En cette année 1832, la manufacture s’équipe d’une machine à vapeur. Elle fait par ailleurs construire un immeuble pour héberger des ouvriers. Jusqu’en 1970, l’entreprise va bâtir huit immeubles collectifs, 33 maisons collectives, une salle des fêtes, une école, une chapelle, une boulangerie, créer des jardins ouvriers, installer une ferme dans ce qu’il reste de l’ancienne église. Dirigeant pendant quarante ans, avec son frère Bertrand qui sera député de 1958 à 1978, Jean Denis va s’inspirer du nombre d’or mis en avant par les architectes du Bauhaus et Le Corbusier afin d’harmoniser les volumes habitables.
Des industriels proches de la nature
Jean Denis parvient aussi à convaincre les actionnaires familiaux de renoncer à leurs dividendes. Selon lui, les bénéfices doivent servir à financer "le bien commun" — l’usine et des logements dignes pour les ouvriers. Chez les Denis, certains seront formés à la pensée de Rudolf Steiner, père de la biodynamie. Les valeurs humaines y sont centrales.
En 1945, Jean Denis publie un livre sur "l’utopie sociale". Le chef d’entreprise propose une alternative aux deux visions qui s’affrontent Après-Guerre, le communisme et le capitalisme.
Les premiers revirements
Tandis que la guerre 14-18 a provoqué une pénurie de main-d’œuvre et un net recul de la demande de tissu, celle de 39-45 se solde par un avenir industriel incertain. Telle la filature stoppée en 1911, les autres outils ont à leur tour vieilli.
Mais les toiles solides servent encore à confectionner des vêtements de travail. L’habillement des particuliers devient alors le nouveau créneau. Précurseurs, les dirigeants orientent leur production vers la vente par correspondance partout en France. Le listing comptera jusqu’à 200 000 destinataires.
Des étoffes plus colorées
Dans les années soixante, les tissus de décoration ont du succès. Pour s’approcher de la clientèle parisienne, une première boutique est ouverte en 1968 dans les Yvelines ; Toiles de Mayenne en aura jusqu’à dix-sept dans les années 2020. Cette orientation a été inspirée par de nouvelles enseignes de distribution spécialisées et permise par l’atelier de confection, créé en 1961, qui va devenir le plus important du site.
Le textile français mis à mal
Mais dans les années 1980, le textile met le cap sur d’autres continents. Et l’entreprise file un mauvais coton. La dernière génération de la famille Denis tente l’international dans les années quatre-vingt-dix. Délaissant l’habillement, face à la concurrence trop forte, et privilégiant le marché de la décoration. La valeur de la marque se renforce, le chiffre d’affaires pointe à près de 12 millions d’euros en 2008 (5 M€ en 2025). S’ensuit une période lente de difficultés financières qui aboutit à la mise en redressement judiciaire en 2017 et la cession en 2018 à Jérôme Couasnon. Le premier employeur du département au XIXe siècle sauve alors ses 84 salariés.