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La vie de Fontaine-Daniel file au rythme de Toiles de Mayenne depuis plus de deux siècles
Mayenne # Textile et mode # PME

La vie de Fontaine-Daniel file au rythme de Toiles de Mayenne depuis plus de deux siècles

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Arborant aujourd’hui ses rayures sur les rideaux de belles demeures, la marque Toiles de Mayenne doit sa réputation à deux siècles d’industrie. Au fil de son histoire, l’entreprise a également façonné tout un village. Et ce, avec des convictions et une approche parfois singulières de la part de ses dirigeants. La famille Denis est restée 180 ans aux commandes. Avant de devoir céder en 2018.

L’ancienne aumônerie, au rez-de-chaussée du bâtiment historique, sert de dépôt actuellement. Un showroom pour professionnels y sera créé sur environ 300 m2 — Photo : Frédéric Gérard

L’entreprise Toiles de Mayenne est en pleine réorganisation. À presque 200 ans, elle vient d’engager deux millions de travaux pour rénover les ateliers et le bâtiment historique de la manufacture, qui abritera des bureaux et un showroom dans l’ancienne aumônerie. Rachetée en 2018, l’entreprise possède encore 11 500 m2 mais va en céder 3 500 m2 à Mayenne Communauté. Ces anciens ateliers de teinturerie seront en partie démolis, afin d’y aménager un parking pour les salariés et les touristes. Mais les charpentes métalliques seront conservées pour supporter les 2 500 m2 d’ombrières photovoltaïques et témoigner de l’histoire industrielle des lieux.

Jérôme Couasnon, ici dans la boutique ouverte au cœur de Fontaine-Daniel à l’été 2025, dirige Toiles de Mayenne depuis 2018 — Photo : Frédéric Gérard

"Toiles de Mayenne doit aider Fontaine-Daniel à être toujours plus visible et visité", défend Jérôme Couasnon, l’actuel dirigeant qui en a pris les rênes en 2018. Car toutes les pierres du village ont une histoire avec la manufacture.

Des moines à la filature

À quatre kilomètres de Mayenne, Fontaine-Daniel est un écrin naturel aux constructions bien agencées. Le village s’est fondé autour d’une abbaye cistercienne. Les premiers moines se sont installés dans la clairière du bois de Salair en 1205. Ils y demeurent jusqu’à la Révolution. Un incendie ravage alors une partie des constructions, dont l’église de la taille de la cathédrale du Mans.

Les lieux restent à l’abandon jusqu’au début du XIXe siècle et leur rachat par deux entrepreneurs, attirés par la superficie et la solidité des bâtiments vacants, et leur environnement : un étang et un bois, sources d’énergie essentielles, et une main-d’œuvre rurale abondante. Le contexte est propice : Napoléon Bonaparte vient d’imposer le blocus continental à l’Angleterre, premier exportateur mondial de tissus.

Cardes, étirages, bancs à broches… La filature des toiles a pris place en 1885 dans l’ancienne aumônerie, destinée à devenir le showroom pour professionnels en 2026 — Photo : DR

Ainsi en 1806, l’abbaye de Fontaine-Daniel se transforme en filature. Et le hameau rattaché à la commune de Saint-Georges-Buttavent va entamer sa mutation.

Une usine de pointe

Très vite, les fils s’enroulent sur des kilomètres et la qualité des tissus va faire la renommée de ce qui deviendra les Toiles de Mayenne — la marque ne sera déposée qu’en 1952. Le site va en trois ans seulement compter 325 métiers à tisser à navette volante. En 1814, on dénombre quarante ouvriers à la filature, 430 au tissage et 450 tisserands à façon à domicile. Durant les trois années qui suivent, la production va doubler. Les machines creusent l’écart avec les autres manufactures. La statistique industrielle du département révèle qu’en 1818, "le produit annuel moyen d’un ouvrier est de 595 francs ; à Fontaine-Daniel, il est de 764 francs !"

Une vision sociale

L’année 1814 ouvre également un chapitre : la jeune Sensitive Armfield, issue d’une famille anglaise impliquée dans la filature de laine, épouse le dirigeant-fondateur Pierre Horem. Sous sa direction, la question du rapport au travail évolue : ses ouvriers sont en 1818 les mieux payés du département. Mais les temps sont incertains en Europe, et les prix chutent. En 1828, Pierre Horem décède. Pour l’épauler, sa veuve engage en 1832 Martin Denis, un ingénieur qui a épousé sa nièce. L’entreprise lui sera par la suite transmise et, pendant 186 ans, la famille Denis sera à la baguette.

Un patriarcat bâtisseur

En cette année 1832, la manufacture s’équipe d’une machine à vapeur. Elle fait par ailleurs construire un immeuble pour héberger des ouvriers. Jusqu’en 1970, l’entreprise va bâtir huit immeubles collectifs, 33 maisons collectives, une salle des fêtes, une école, une chapelle, une boulangerie, créer des jardins ouvriers, installer une ferme dans ce qu’il reste de l’ancienne église. Dirigeant pendant quarante ans, avec son frère Bertrand qui sera député de 1958 à 1978, Jean Denis va s’inspirer du nombre d’or mis en avant par les architectes du Bauhaus et Le Corbusier afin d’harmoniser les volumes habitables.

Les immeubles collectifs de Fontaine-Daniel témoignent de la recherche de logements dignes pour les ouvriers de l’usine dès le XIXe siècle — Photo : Frédéric Gérard

Des industriels proches de la nature

Jean Denis parvient aussi à convaincre les actionnaires familiaux de renoncer à leurs dividendes. Selon lui, les bénéfices doivent servir à financer "le bien commun" — l’usine et des logements dignes pour les ouvriers. Chez les Denis, certains seront formés à la pensée de Rudolf Steiner, père de la biodynamie. Les valeurs humaines y sont centrales.

En 1945, Jean Denis publie un livre sur "l’utopie sociale". Le chef d’entreprise propose une alternative aux deux visions qui s’affrontent Après-Guerre, le communisme et le capitalisme.

Les premiers revirements

Tandis que la guerre 14-18 a provoqué une pénurie de main-d’œuvre et un net recul de la demande de tissu, celle de 39-45 se solde par un avenir industriel incertain. Telle la filature stoppée en 1911, les autres outils ont à leur tour vieilli.

Toiles de Mayenne ne fabrique que des tissus 100 % Made in France. Ici, de la laine d’Ardèche s’immisce dans des fils de coton. En 2025, le mélange des matières permet de rénover les références — Photo : Frédéric Gérard

Mais les toiles solides servent encore à confectionner des vêtements de travail. L’habillement des particuliers devient alors le nouveau créneau. Précurseurs, les dirigeants orientent leur production vers la vente par correspondance partout en France. Le listing comptera jusqu’à 200 000 destinataires.

Des étoffes plus colorées

Dans les années soixante, les tissus de décoration ont du succès. Pour s’approcher de la clientèle parisienne, une première boutique est ouverte en 1968 dans les Yvelines ; Toiles de Mayenne en aura jusqu’à dix-sept dans les années 2020. Cette orientation a été inspirée par de nouvelles enseignes de distribution spécialisées et permise par l’atelier de confection, créé en 1961, qui va devenir le plus important du site.

Les célèbres rayures des Toiles de Mayenne, remises au goût du jour avec des couleurs plus vives — Photo : DR

Le textile français mis à mal

Mais dans les années 1980, le textile met le cap sur d’autres continents. Et l’entreprise file un mauvais coton. La dernière génération de la famille Denis tente l’international dans les années quatre-vingt-dix. Délaissant l’habillement, face à la concurrence trop forte, et privilégiant le marché de la décoration. La valeur de la marque se renforce, le chiffre d’affaires pointe à près de 12 millions d’euros en 2008 (5 M€ en 2025). S’ensuit une période lente de difficultés financières qui aboutit à la mise en redressement judiciaire en 2017 et la cession en 2018 à Jérôme Couasnon. Le premier employeur du département au XIXe siècle sauve alors ses 84 salariés.

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