La Nouvelle Fonderie Gillet (CA 2025 : 4 M€, 32 salariés), se trouve régulièrement sous les projecteurs des médias, malgré sa taille modeste : M6, RMC, France TV qui lui a consacré plusieurs épisodes en 2021. La raison ? Une belle histoire, celle de la plus vieille fonderie de France, créée en 1687 à Albi, et toujours debout malgré les vicissitudes.
Fin 2021, la mairie d’Albi a fait restaurer la statue de La Pérouse, enfant du pays, créée en 1844. Au XIXe siècle, la fonderie Gillet avait réalisé des pièces du socle. Pour Nicolas Pomarède, l’actuel directeur général, passer à côté du chantier au XXIe siècle était inconcevable : "J’ai dit aux gars : "On y va !" Ça leur a demandé un boulot de dingue, mais on a réussi. Chez nous, le passé est toujours présent…" Et pour cause.
La Scop salvatrice
La Nouvelle Fonderie Gillet a célébré l’an dernier les dix ans de sa renaissance en Société coopérative de production (Scop). L’entreprise mise en liquidation judiciaire en 2014, a été reprise par 23 de ses 47 salariés. "Chacun de nous a injecté son allocation de chômage et un prêt du Conseil régional. J’y ai mis 21 000 euros", raconte Nicolas Pomarède. Ancien responsable de maintenance embauché en 1987, il est devenu PDG de la Scop. L’entreprise a remonté la pente. "Nous perdions 600 000 euros en 2013." Aujourd’hui, la PME tourne sereinement.
Dix générations de dirigeants familiaux
Avant 2014, la fonderie n’était pas "nouvelle". Jusqu’en 2008, la fonderie Gillet a été une entreprise familiale sur dix générations. Ses productions ont été diffusées partout, avec une longévité inégalable, du fait de leur matière. Parmi les plus marquantes se trouvent les robinets des vannes du barrage de Saint-Ferréol sans lesquels n’existerait pas le canal du Midi. "Œuvres uniques, ces stratégiques robinets d’ouverture de vannes en bronze nichés sous la surface du lac de Saint-Ferréol […] n’en sont pas moins classés au patrimoine remarquable de notre hexagone", souligne Tech News, la revue de l’Association technique de fonderie (ATF).
Difficiles années 2000
Avec bientôt quarante de carrière, Nicolas Pomarède est un pilier de la fonderie albigeoise. Il a côtoyé le "grand-père", Pierre Gillet, homonyme du fondateur, qui a porté l’entreprise pendant 72 ans, jusqu’à son décès en 2003. Sa fille, Anne a repris après un premier dépôt de bilan, jusqu’en 2008 ; puis une transmission hasardeuse à une holding lyonnaise a conduit à la liquidation de 2014. Le dirigeant actuel a vécu ces tempêtes. Et la création de la Scop. Sur cette histoire-là, il est intarissable. Pour la longue traversée des siècles précédents, cette épopée "faite de hauts et de bas", il renvoie au minutieux travail d’archives réalisé par l’ATF.
Des cloches, puis des canons, puis des cloches
Venant de Besançon, Pierre Gillet a donc créé la fonderie en 1687. On y fond principalement des cloches, mis à part un intermède de quelques années avec un déménagement à Toulouse lors de la Révolution française, pour produire des canons. Au XIXe siècle, la fonderie Gillet grandit, la famille essaime : en 1852, l’un des fils, Joseph Gillet, se retire de l’affaire pour créer sa propre unité à Castres (Tarn). Cette fonderie, Gillet-Castres, connaîtra une longue vie indépendante, jusqu’à sa liquidation en 2011.
À la tête de l’entreprise à partir de 1855, Louis Gillet conduit d’importantes transformations. En 1858, la fonderie déménage rue de l’Hôtel de ville. En 1863, l’entrepreneur achète l’usine des Avalats près d’Albi, elle sera revendue en 1903. À Albi, il crée un atelier de construction/ajustage et l’usine du Rond-Point Saint-Amarand, une fonderie de fonte. "On y coulait des ornements en tous genres, rampes, croix funéraires, vis de pressoir, engrenages, tuyaux, pompes, éléments de transmission", écrit Tech News. L’expansion cesse à partir des années 1900. La fonderie albigeoise de cuivreux retrouve son noyau initial. En 1936, elle déménage sur son lieu d’implantation actuel, et poursuit sa production jusqu’à l’histoire récente.
Diversification bienvenue
Sans renier cet héritage, la Nouvelle Fonderie Gillet est ancrée dans le présent. À partir de 2014, sa résurrection s’est bâtie grâce à une implication forte des salariés : "La motivation est supérieure quand on met de l’argent dans l’entreprise", constate Nicolas Pomarède. Ensuite, l’équipe dirigeante a su diversifier son offre, à partir de ses trois spécialités (aluminium, bronze et cuproaluminium), en adressant de nouveaux secteurs : défense, optique, mobilier urbain, nucléaire. L’activité principale reste tirée par le ferroviaire, la SNCF étant un client majeur pour un éventail de pièces : seuils de porte de TGV, poignées d’alarme, supports de câbles, etc. Les alliages légers (aluminium) représentent 80 % des projets en développement, les cuivreux ayant régressé, notamment à cause de l’inflation. Les plus hautes technologies ont enrichi le métier, qui recourt désormais à des imprimantes 3D.
Un développement contraint
Si l’entreprise a retrouvé une vitesse de croisière, ses perspectives de développement restent toutefois limitées. Les 5 000 m2 de bâtiments, "mal agencés", ne permettent pas de réaliser de grandes séries. Par ailleurs, l’emplacement en ville restreint la plage horaire d'activité à 7h-20h. Jusqu’à peu, un projet de déménagement était envisagé, mais "à 10 millions d’euros, ce n’était pas viable". Il a été abandonné. Quoique contrariante, cette nouvelle n’est pas dramatique, juge Nicolas Pomarède : "Ce n’est pas un problème en Scop. Notre priorité a été de sauver nos emplois, et de redorer les galons de la fonderie". Objectif atteint.
Une gouvernance en évolution
Le dirigeant de cette aventure collective se prépare à passer le flambeau. Depuis juin dernier, la présidence a été transmise à Alexandre Blanc ; Nicolas Pomarède reste directeur général, jusqu’en 2028, a priori. Il continuera de partager ses décisions avec les sept membres du conseil d’administration de la Scop. "Pour la première fois, lors du renouvellement en juin, nous avons eu neuf demandes pour sept places". Signe que l’entreprise vit bien. Peut-être pour quelques siècles encore…