Jorge Boucas, vous venez d'être nommé à 42 ans président du directoire du groupe Roullier, quelles sont vos ambitions ?
Il s'agit d'une responsabilité importante et passionnante. La grande diversité du groupe participe à l'intérêt de la mission. Le terrain de jeu est magnifique, sans problème de taille de marché puisque nous sommes encore petits au niveau mondial. Il y a tous les ingrédients pour se développer quand on a un esprit d'équipe, des compétences et les ressources dont on a besoin. Mes ambitions sont celles du groupe... Je ne prends pas ma nomination comme un aboutissement, mais un commencement. J'avais quitté le groupe pour vivre une aventure entrepreneuriale (Ndlr, il a créé Next Energie). Ce n'était pas écrit que je revienne un jour, mais c'était une possibilité... C'est une surprise pour moi, mais c'est l'une des forces du groupe. Avec Daniel Roullier, nous avons mis en place deux années de préparation en tant que DG.
Quels sont les chiffres clés actuels du groupe Roullier et ses perspectives ?
2014 a été la meilleure année du groupe, à 3,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires cumulé, en légère progression annuelle de 2,5 % (après effet de change). C'est un indicateur fort de notre pilotage : une mesure de notre exposition à la clientèle. Le chiffre d'affaires est une obsession, autant que le résultat, positif depuis 55 ans. Nos résultats aussi sont en progression, de 6 à 7 %. Nous visons toujours la progression. Quand on se fixe des cibles, on les dépasse. (Ndlr, selon nos sources, Roullier qui réaliserait 200 M€ de résultat viserait les 6 Md€ de CA à 2020).
Et en termes d'effectifs ?
Nous venons de passer le seuil des 7.500 salariés à fin avril. Nous n'avons jamais eu réellement de baisse des effectifs dans le groupe.
Comment se répartissent vos diverses activités dans ce business global de l'agro-fourniture ?
Les fertilisants représentent plus des deux-tiers de notre activité, à 68 %. Le reste se répartit en plusieurs métiers. Le pôle agrochimie porte 23 %, comprenant les métiers des phospates alimentaires, dans le domaine des produits pour la nutrition animale, mais aussi les métiers de la magnésie pour le secteur agricole et l'industrie réfractaire, et de l'hygiène (Hypred) ou de la plasturgie (Agriplas). Il y a aussi Florendi dans les engrais de jardin pour la GMS. Notre pôle agroalimentaire représente les 9 % restants avec les métiers de la pâtisserie (KerCadélac et Colibri) et des produits de la mer (Halieutis).
Et la part d'international ?
Nous réalisons les deux tiers à l'international. Sur les dix dernières années, cette part est passée de 39 à 64 %. Il s'agit d'un développement mondial, en croissance continue depuis l'origine du groupe. 67 % de nos effectifs travaillent aussi à l'international. Avec une politique de recrutement ambitieuse... Oui, nous cherchons toujours à nous développer, notamment pour se diversifier au plan géographique, accroître notre présence à l'international et développer nos forces commerciales et notre marketing pour créer de nouveaux produits... Nous ne nous sommes pas fixés d'objectifs en termes de nombre de recrutements. Nous voulons recruter du monde, toujours en fonction de nos besoins. Comme nous considérons que cela ne va pas assez vite, notre équipe RH a eu comme challenge de nous présenter 1.000 candidats sur quelques mois. Nos recrutements seront toujours liés à notre potentiel de croissance. Sur les 200 nouveaux salariés intégrés cette année, nous avons recruté plus d'une cinquantaine de candidats par cette campagne. Nous recrutons beaucoup de commerciaux.
Est-ce compliqué d'intégrer le groupe Roullier ?
Il y a de nombreux points d'accès... Dans notre process original de recrutement, sur la base d'un CV et d'un premier entretien téléphonique, nous organisons très rapidement ensuite une rencontre avec les principaux dirigeants du groupe, sous forme d'entretiens collectifs, y compris avec Daniel Roullier. Nous regardons le comportement, les aptitudes, etc. Moi-même, en 2004, je suis entré dans le groupe par ce biais.
Quel message souhaitez-vous passer aux candidats ?
Si vous avez un esprit d'entrepreneur, que vous aimez le monde agricole au sens large, que vous connaissez bien un pays ou que vous avez un projet, venez nous voir ! Nos recrutements ont pour objectif de nous aider à trouver de futurs patrons de business unit, en France et à l'international. Sachant que les trois quarts de nos recrutements sont à vocation internationale.
Quels marchés visez-vous particulièrement ?
Nous sommes déjà présents dans 50 pays. Roullier commerce aussi dans 114 pays. Nos priorités de développement sont les Etats-Unis, où nous sommes encore petits mais où nous disposons d'une usine de fertilisants à côté de Philadelphie, où travaille une quarantaine de personnes. Nous y construisons une deuxième usine de fertilisants liquides et nous en cherchons une autre... L'Afrique est la deuxième zone où nous nous développons, à travers plusieurs filiales. En Asie, nous tentons des expériences pour comprendre les marchés, y tester des modèles de mise en marché en prenant en compte des pratiques agricoles locales. Nous avons aussi des marges de progression dans tous les pays où nous sommes déjà présents.
Quels sont les grands enjeux économiques et sociétaux liés à votre développement ?
Les revenus agricoles sont en baisse ; le prix des matières premières chute. Le marché se tend. Roullier est un acteur responsable. Malgré les difficultés du monde agricole et indépendemment de la conjoncture, notre vision du métier est toujours la même : elle va dans le sens de la fertilisation raisonnée, donner à la plante ce dont elle a vraiment besoin au bon moment, en fonction de la nature du sol dans lequel elle pousse et de la culture. On ne parle pas d'engrais, mais de nutrition. Nous optimisons les quantités des différents nutriments, en y ajoutant des additifs. Nous ne sommes pas sur les métiers des produits phytosanitaires et des OGM. Sur nos aspects de fertilisation, je suis fier de faire partie d'un groupe qui cherche à faire de son mieux pour apporter les meilleures solutions, pour une activité indispensable. Sans fertilisation aujourd'hui, nous n'arriverions pas à nourrir la planète. Ce serait illusoire de croire le contraire. Notre industrie est indispensable. Nous avons des produits très techniques, un positionnement premium. Les techniques agricoles françaises sont très reconnues au niveau mondial. Le « made in Europe » se vend bien.
Vous allez bientôt ouvrir votre centre mondial de l'innovation à Saint-Malo (27 M€ investis). Que représente ce pôle et quels sont ses objectifs ?
A notre vue, nous ne connaissons pas de centre privé équivalent au monde dans notre secteur. Ce centre mondial de l'innovation est LE grand projet du groupe de la décennie. Il matérialise la vision stratégique de Daniel Roullier : cette culture de l'innovation produit. Si le groupe en est là aujourd'hui, c'est grâce à l'innovation. Nous arrivons à être performants parce que nous avons innové sans cesse. Aujourd'hui, nous nous dotons d'un équipement très performant, au service de notre concept de nutrition de la plante. Le secteur des fertilisants n'est pas très développé au niveau technologique. Les principaux produits sur le marché existaient déjà il y a 40 ans... Nous croyons au progrès et voulons avoir, dans l'absolu, la meilleure solution pour chaque culture, que ce soit du cacao en Côte d'Ivoire, du soja au Brésil, du riz en Chine, du maïs dans le sud de la France. Nous devons pouvoir faire mieux avec cinq laboratoires spécialisés et des serres pour reproduire ces cultures. Nous voulons faire la même chose pour les animaux... Ce centre est le lien et le levier principal pour alimenter nos nouveaux marchés à l'international. Notre conviction est de concentrer les moyens de la R & D à Saint-Malo, soit 200 chercheurs, au bénéfice des marketings locaux. Un nouveau comité scientifique international regroupera des chercheurs du monde entier. Ce pôle doit travailler avec notre Centre d'études et de recherches appliquées (Cera) déjà présent à Dinard avec 25 salariés.