Jocelyn Denis, vous êtes le président fondateur de la scale-up rennaise Digitaleo (120 salariés, 13,5 M€ de CA en 2024), spécialisée dans le marketing digital. Pourquoi prenez-vous la parole aujourd’hui sur la taxe Zucman ?
Je ne m’exprime jamais sur des sujets politiques, mais il est important que les entrepreneurs se fassent entendre. Pas que les entrepreneurs d’ailleurs. La majorité silencieuse et consciencieuse doit s’exprimer dans ce pays. Les personnes qui travaillent au quotidien et celles qui entreprennent. Celles qui payent les impôts en résumé.
"Ajouter des taxes à des taxes, ça suffit !"
Cette taxe est une hérésie économique. Elle est défendue par certains élus sans réelle compréhension du fonctionnement d’une entreprise. C’est de la démagogie ! Cette idée de nouvelle taxe est un épouvantail pour qu’on ne traite pas le vrai sujet qui est l’obésité de notre État qui vit bien au-dessus de ses moyens depuis des décennies. Nous n’avons plus les moyens de maintenir nos dépenses publiques. Nous sommes déjà le pays le plus taxé au monde. Ajouter des taxes à des taxes, ça suffit ! Les entreprises et les entrepreneurs, mais aussi les salariés sont devenus les chevaux de trait de notre État obèse et inefficace !
Quel serait l’impact concret pour les entreprises si cette taxe était appliquée ?
On parle d’un prélèvement de 2 % par an sur la valeur virtuelle d’une société, même si elle n’a pas généré de revenus. La valeur d’une entreprise peut fluctuer chaque année selon sa performance, le contexte économique, son attractivité… Elle peut s’effondrer en cas de difficultés financières. Pour le moment, on annonce que ça ne concernerait que les patrimoines professionnels de plus de 100 millions d’euros pour ne cibler qu’une frange minime des entrepreneurs, mais on sait très bien qu’une fois adoptée, cette nouvelle taxe serait déclinée ensuite sur tous les patrimoines professionnels en abaissant progressivement le seuil. Rappelez-vous de la CRDS en 1996 qui devait être temporaire ! Cela obligerait les dirigeants à vendre des parts ou à verser des dividendes artificiels pour pouvoir payer cette taxe annuelle, ce qui fragiliserait les capacités d’investissement, l’emploi et, rapidement, l’entreprise elle-même. Certains proposent même que l’entrepreneur donne 2 % de ses actions chaque année à l’État pour payer la taxe ! Au bout de 10 ans, l’État aurait 20 % en titres de votre entreprise sans contribuer à son développement. C’est ingérable au niveau gouvernance bien entendu. Comment expliquer cela à des fonds d’investissement internationaux ? On a déjà suffisamment à leurs yeux d’excentricité fiscale et sociale dans notre pays !
Une trentaine de dirigeants de la French Tech ont fait savoir dans une tribune dans L’Opinion qu’elles s’opposaient à la taxe Zucman. Pourquoi les start-up ont-elles particulièrement à craindre de cette taxe ?
Les entreprises tech sont souvent très valorisées grâce à leur technologie et leur croissance, notamment par les fonds d’investissement spécialisés et internationaux.
"Les entreprises et les entrepreneurs, mais aussi les salariés sont devenus les chevaux de trait de notre État obèse et inefficace."
Pourtant, les fondateurs de ces start-up n’ont souvent pas réalisé leur patrimoine par une vente d’actions, ou seulement de manière partielle. Ainsi, la valorisation professionnelle de leur patrimoine est en réalité purement fictive : elle peut fondre comme neige au soleil en cas de mauvaise performance de leur start-up. Il suffit de regarder le contexte actuel de certaines sociétés pour s’en convaincre.
Dans ces conditions, ils n’auront pas les moyens de payer cette taxe injuste, sauf à vendre la société plus rapidement que prévu. Cela risque donc de précipiter la vente de ces pépites à des sociétés étrangères, au lieu de leur permettre de se développer sur notre territoire. Mais surtout, pourquoi créer une société en France avec de telles taxes, alors qu’il serait possible de le faire dans un autre pays européen ou ailleurs ? Les investissements étrangers en France risquent également de s’arrêter, car les fonds se détourneront de nos entreprises : ils détestent ce genre de complexité fiscale. Nos élus doivent comprendre qu’aujourd’hui, il n’y a plus de frontière pour entreprendre, notamment dans le digital. Il est donc très facile de migrer vers des cieux bien plus propices pour entreprendre.
Quelles seraient les conséquences plus larges pour l’économie française ?
Ce serait la fin de nombreuses entreprises familiales, en particulier de belles PME et ETI. Ce serait aussi un signal catastrophique pour l’investissement. Les entrepreneurs seraient tentés de partir entreprendre ailleurs, tandis que les investisseurs se détourneraient de la France, devenue à leurs yeux moins attractive et trop complexe.
"Il est urgent de recréer de la confiance dans l’avenir et dans la stabilité fiscale pour encourager l’énergie entrepreneuriale."
À terme, l’État y perdrait également en recettes fiscales, tout en accélérant la décadence économique de notre pays. Au contraire, il est urgent de recréer de la confiance dans l’avenir et dans la stabilité fiscale pour encourager l’énergie entrepreneuriale et la prise de risque. L’objectif doit être de construire de belles entreprises ici, et non ailleurs, afin qu’elles contribuent chacune aux recettes fiscales de la France.
Que répondez-vous aux personnes qui disent que les hauts patrimoines devraient davantage contribuer à résorber le mur de la dette ?
Je leur réponds que les patrimoines importants, ce sont aussi les investisseurs dans notre économie. Ils placent leur argent dans des fonds d’investissement français, qui eux-mêmes investissent dans nos entreprises. Ils investissent également dans l’immobilier, ce qui contribue au développement de ce secteur, mais aussi dans des hôtels et restaurants, participant ainsi à la dynamique de nos territoires et de nos villes. Les sanctionner par une taxe arbitraire reviendrait à les décourager d’investir en France.