"Je pars de rien, alors j’ai rien à perdre. Regarde bien, j’suis venu casser les schémas". Cette punchline, issue de ses propres textes, incarne bien la philosophie et le parcours de Jean Dussetour. Passionné de musique et surtout de rap depuis son plus jeune âge, il a attendu la quarantaine pour se sentir légitime et prendre le micro. Et il attendra la cinquantaine, juste cette année, pour reprendre une entreprise industrielle. Désormais à la tête de la tôlerie et chaudronnerie Idea Industries basée à Besné, entre Savenay et Saint-Nazaire, Jean Dussetour aura forcément moins de temps pour se consacrer à sa passion musicale. Mais pas question pour autant de lâcher le micro.
Le rap pour se désinhiber
Originaire du Liban et issu de la communauté druze, Jean Dussetour a grandi en banlieue parisienne, à Maurepas, dans les Yvelines. Transfuge de classe, l’homme a pris l’habitude de passer d’un univers à l’autre. Pas vraiment né sous la même étoile que ses anciens camarades de sa prépa à HEC ou de l'Edhec, l’homme ressent aujourd’hui une grande fierté lorsqu’il évoque son parcours. "Mon arrivée à l'Edhec ressemblait à un atterrissage sur la planète Mars. J’étais un élément exotique pour les autres élèves", se remémore avec un sourire Jean Dussetour. Fan de NTM qu’il écoutait alors en boucle avec un walkman, il ne s’autorise pas encore à en faire lui-même.
"Le rap est un moment personnel où je ne suis ni chef d’entreprise, ni papa, ni mari"
Simple auditeur passionné, Jean Dussetour se lance tour à tour dans la création de trois start-up : la chaîne hôtelière Exclusive Hotels, Headoo qui est une plateforme de marketing photo, et Cryptonovae, qui propose un tableau de bord pour gérer ses cryptomonnaies. Sans limite entrepreneuriale, il attendra néanmoins 2018 pour oser écrire ses propres textes et se saisir du micro. "À cette époque, le redressement judiciaire d’Headoo, une de mes start-up, m’a brisé. J’avais besoin de me désinhiber, et la voix permet de faire sortir la pression", évoque-t-il. Il sort son premier album l’année suivante, avec forcément un titre qui lui ressemble, Start-up Life, et un nom de scène, Le Druss, en référence à son nom et à ses origines. "Le rap est un moment personnel où je ne suis ni chef d’entreprise, ni papa, ni mari", appuie-t-il. Puis vient un deuxième album en 2022 où il évoque des étapes de vie plus personnelles, comme le décès de sa maman adoptive. "Je n’avais jamais vraiment digéré cette épreuve avant de la mettre en musique. Cela m’a aidé à être en paix et à pouvoir en parler", témoigne-t-il, ému.
Un combat face aux clichés
Jean Dussetour a conscience qu’avec trois start-up à son actif, il arrive à la tête d’Idea Industries avec une partie des préjugés négatifs que le milieu des start-up peut véhiculer. "Ces clichés sont aussi la faute des startupers qui parlent souvent avec des éléments de langage spécifiques et des anglicismes à tout bout de champ. Il faut se rendre compte que ça peut énerver", analyse-t-il. Heureusement, le rappeur manie bien les mots, et fait attention à ne plus s’exprimer dans l’industrie comme il pouvait le faire par le passé. "Ce n’est pas forcément simple, mais je suis maintenant dans une démarche industrielle. Je n’insiste pas sur mon passé de start-up avec mes interlocuteurs", poursuit-il.
Au-delà des préjugés sur les start-up, Jean Dussetour fait aussi face aux idées préconçues sur le rap. "Beaucoup de chansons de rap sur les radios ne dépassent pas forcément les thèmes de l’alcool, la drogue, le sexe ou les grosses voitures", regrette-t-il. Mais le rap a pris aujourd’hui une dimension hégémonique sur la scène musicale, et les différents courants qui en émergent sont légion. "Ce qui me plaît, c’est le rap à texte, avec des paroles profondes. C’est ce que je fais, mais c’est aussi ce que j’écoute le plus. Les auteurs de rap qui ont du fond sont les poètes d’aujourd’hui. Comme un bon vin, il faut s’asseoir et prendre le temps de le déguster", décrit l’auteur.
Une personnalité "déterminée"
Au-delà d’une simple passion, le rap a joué le rôle de coach dans la vie de Jean Dussetour. "Cette musique m’interpelle. Elle me donne de la force pour me battre, et donner le meilleur pour atteindre ce que je veux", lance-t-il. On peut dire qu’entre l’exemplarité de son parcours scolaire, et la diversité des domaines de ses start-up, la méthode semble porter ses fruits. Le dirigeant utilise aussi sa ténacité et sa méthodologie professionnelle dans son activité musicale. "Il faut des compétences en communication, en informatique, savoir gérer les prestataires externes, avoir des notions juridiques. Il faut savoir s’entourer pour tirer tous ces fils", appuie-t-il. Jean Dussetour se veut déterminé dans ce qu’il entreprend. "Déterminé" est d’ailleurs son titre le plus écouté, avec 10 000 vues sur Youtube. "Personne n’arrive à un produit correct en une journée. Quand je réécoute mes vieux titres… j’ai envie de crier au secours", en rigole aujourd’hui le dirigeant.
De la scène de pitch au concert de rap
En 2023, Jean Dussetour se désengage de sa dernière start-up et prend quelques mois de répits pour se plonger corps et âme dans le rap. Il monte alors une campagne de crowdfunding et récolte 5 000 euros pour un nouvel EP. "C’est très gratifiant, car on se dit que ce qu’on produit plaît aux autres. Ce n’est pas seulement une lubie de quarantenaire", s’enchante-t-il. L’artiste sent alors qu’il monte d’un palier. Suffisamment pour se sentir légitime de monter sur scène. Et quelle meilleure première scène pour un startuper et rappeur que Station F ? Il y produira son premier concert devant 700 personnes. "Je répétais mon répertoire tous les jours. J’avais l’habitude d’être devant un public pour pitcher, et mettre en avant une entreprise. Mais chanter est beaucoup plus exigeant. Cela nécessite de beaucoup plus bosser son texte. Il faut le réciter de manière automatique sans réfléchir", compare l’artiste.
Améliorer la visibilité de l’entreprise
Avec la reprise d’Idea Industries, Jean Dussetour aura moins de temps pour la musique. "Je ne sortirais pas un album, mais quelques morceaux de temps en temps", précise-t-il. Surtout, cette reprise grave dans la roche son tournant vers l’industrie. À 50 ans, le dirigeant veut s’ancrer dans le concret du bassin industriel local. "Mon père travaillait dans une industrie. Comme un ado qui se construit en opposition, j’ai pris la voie des start-up. Mais j’ai grandi avec l’image, l’odeur, et la grandeur de l’atelier industriel", confie-t-il.
Le voici donc aux commandes d’une entreprise de 38 salariés, avec un chiffre d’affaires de 6 millions d’euros. "Nous restons peu connus. L’entreprise fonctionne très bien depuis plus de 35 ans avec ses clients historiques, qui sont très satisfaits. Mon objectif est aujourd’hui de se faire connaître sur le territoire, pour agrandir notre portefeuille de clients", juge le nouveau dirigeant. De plus, l’entreprise dispose déjà d’un foncier industriel pour monter en cadence en fonction des commandes. Jean Dussetour vise les 10 millions d’euros d’ici 5 à 7 ans. Comme le chantait le groupe IAM, "Demain c’est loin", ce qui n’empêche pas le dirigeant-rappeur d’anticiper et de se projeter.