J.-M : Charon : « Internet bouleverse la donne »
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J.-M : Charon : « Internet bouleverse la donne »

medias Sociologue des médias, chercheur au CNRS et membre du club de la presse de Haute-Normandie, Jean-Marie Charon analyse, pour Le Journal des entreprises, le traitement médiatique des attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher.

Q


uels enseignements en matière de méthodes de travail des journalistes peut-on tirer des attentats du 7 janvier dernier ?


Il y a des manières de travailler très diverses selon les médias, en fonction des contenus produits. Mais, ce qui l'a emporté, au cours des attentats, c'est le phénomène d'accélération de l'information. Ce n'est pas nouveau. Il s'était déjà observé lors de l'affaire Merah en 2012 avec les chaînes d'information en continu et les radios d'information comme France Info. Celles-ci ont un rôle particulier car elles ont la possibilité de diffuser en « live ». Ce faisant, elles entraînent d'autres médias, traditionnellement sur un rythme plus lent, à modifier leur manière de travailler avec la mise en place d'éditions spéciales.




Le traitement rapide de l'information entraîne-t-il des dérives ?

On retrouve des constantes dans l'information en continu telle que la vacuité de certains contenus notamment lors de l'attente d'un événement, comme lors du dénouement de Dammartin-en-Goëlle, lieu du retranchement des terroristes, avec des témoignages pas forcément pertinents et sans informations nouvelles. Mais, on a aussi vu apparaître un autre phénomène avec le traitement rapide de l'information qui peut poser des problèmes dans le déroulement de l'événement. C'est ce qui s'est passé à Dammartin-en-Goëlle avec l'annonce répétée à l'antenne qu'il y avait un otage alors que la personne était cachée. Cela aurait pu déboucher sur un drame. Cet appel de BFM TV à l'usine ou les terroristes étaient retranchés c'est une chose jamais vue, cela va susciter le débat au sein du CSA, je l'espère. Ces comportements posent problème car le média interfère avec l'événement, le média devient acteur direct.


Le rôle des réseaux sociaux ne pose-t-il pas aussi problème aux médias traditionnels dans ce type d'événement ?

Oui, c'est quelque chose de nouveau qui va poser problème. Cela va conduire les médias à se décharger sur Internet sous le prétexte « Si on ne le fait pas, Internet le fera ». Au moment de l'attaque de Charlie Hebdo, des images ont circulé sur Facebook et Twitter mettant à la remorque les médias traditionnels. Mais, cela pose la question de la validation par les médias de ces informations. Les médias ne peuvent rester à l'extérieur des médias sociaux, notamment par rapport au climat complotiste qui pourrait leur reprocher de vouloir cacher des choses. Ce sont des sujets qui méritent réflexion. On savait que la question des réseaux sociaux allait se poser et avec elle, la difficulté pour les médias de suivre et de ne pas se laisser instrumentaliser. Au cours de l'événement, l'utilisation du live tweet a montré son utilité. Il peut permettre aux médias de reprendre le fil d'une information en continu. Le live tweet permet d'insérer des tweet du public et de faire un basculement entre l'annonce d'une information et un enrichissement ou en disant simplement ce fait est validé ou pas.


Internet bouleverse-t-il la hiérarchie médiatique ?

Il n'y a pas eu une réponse homogène des médias, mais un gros travail a été fait, une grosse mobilisation. Il me semble que cet événement remet en perspective des idées qui circulent sur les médias, notamment au sujet de la réaction du public et de la réception des médias par rapport à l'avant Internet. On avait tendance à dire qu'Internet et les médias numériques étaient devenus dominants, que la radio était en déclin et la télévision en passe de ne plus être le média dominant. Mais, on a vu que la hiérarchie des médias que l'on connaît depuis des années a perduré.


Quelles erreurs avez-vous relevé dans le traitement de l'information ?

En particulier le problème des experts, lié à l'information en continu. L'instantanéité entraîne le risque que soient intégrés des éléments faux, présentés comme acquis. Comme il y a aussi le sentiment de devoir mettre en perspective et nourrir l'antenne, les chaînes d'information en continu cherchent à se doter d'experts. Mais, face à un événement aussi complexe, inattendu, voire sidérant par sa violence, il n'est pas dit que les meilleurs experts soient les premiers à vouloir intervenir car eux vont considérer qu'il leur faut du temps pour analyser. Dans ce cas, souvent les médias s'entourent sans savoir qui est vraiment expert mais plutôt en faisant venir de « bons clients ». Et puis, les médias en continu ont poussé à l'extrême un modèle économique à base de journalistes généralistes. Un élément qui les fragilise car ces journalistes ont moins de recul face aux diverses sources possibles et peuvent confondre les paroles entre un policier et un gendarme qui n'ont pas les mêmes compétences par exemple.




Le sursaut citoyen pour Charlie Hebdo peut-il avoir un effet bénéfique pour le titre et la presse en général ?

Je ne suis pas sûr du sursaut dans la continuité. Pour Charlie hebdo il dépendra de la volonté de ceux qui vont continuer. Mais alors qu'il était un aiguillon marginalisé dans le domaine de l'information, Charlie est devenu un symbole. C'est lourd à porter mais ça donne du souffle. D'autant qu'ils vont bénéficier d'un apport d'argent très substantiel pour se restructurer. Pour les autres médias, on a affaire à un phénomène que l'on connaît bien : quand des événements très forts se produisent dans nos sociétés, il y a une surconsommation médiatique. Une consommation en demande de repères, d'éléments de compréhension. Cela va bénéficier à des médias identifiés comme médias de contenu et de recul ou encore à des livres permettant d'appréhender la question. Mais, notre recul là-dessus, c'est que ça ne dure pas. C'est toujours bon pour la presse de se dire qu'elle garde cette image de média de référence mais, cela ne modifie pas les comportements qui vont se remettre à moins consommer de presse.



Entretien Sébastien Colle

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