«Face à la crise, l'entreprise est un rempart de la démocratie»

«Face à la crise, l'entreprise est un rempart de la démocratie»

Jean-Philippe Demaël est inquiet. Selon le dg de Somfy, poids lourd français de la domotique, l'État ne peut gérer seul la crise sociale. Il exhorte les entreprises à venir en renfort. Sinon, l'explosion menace...



Face à la crise, l'urgence pour les entreprises n'est selon vous pas uniquement de renouer avec la croissance, mais également de retrouver un vrai rôle social. Pourquoi?

La crise vient accentuer une tendance forte: depuis plusieurs années, nos sociétés d'Europe occidentale sont en voie de ghettoïsation... Les jeunes, les immigrés et les handicapés ont du mal à entrer sur le marché du travail et les écarts se creusent entre les cadres supérieurs et des classes moyennes en voie de paupérisation. Il y a un réel risque d'explosion: les émeutes des banlieues ou le phénomène des indignés, par exemple, sont des signes à prendre au sérieux. À côté de la famille ou de l'éducation, les entreprises ont un rôle capital à assumer. Elles sont un des remparts de la démocratie. Il faut qu'elles s'impliquent davantage dans la question sociale en jouant la seule carte qu'elles aient en main: celle de l'intégration par le travail et le salaire.


Mais nos entreprises sont aujourd'hui focalisées sur le combat pour leur pérennité. Est-il vraiment temps de se saisir de ces questions sociales?

Il est sûr que les entreprises sont aujourd'hui focalisées sur les initiatives qui leur permettent de se renforcer ou de se sauver. S'attaquer aux questions sociales est donc difficile, mais nécessaire: il ne s'agit pas que de défendre la cohésion sociale du pays, mais aussi de redorer une image qui a été écornée par la crise. Faire du profit doit rester le but des entreprises, mais au vu du contexte économique actuel, il est important qu'elles participent à la vie sociale des territoires sur lesquelles elles sont implantées.


Le dialogue actuel entre gouvernement et organisations patronales passe pour vous à côté de cette dimension? Pourtant, des textes, des lois sont par exemple venus encadrer les thèmes de l'emploi des seniors ou des handicapés ou de la dynamisation des banlieues...

Passer par la législation, c'est la preuve d'un constat d'échec. Il faut repenser le dialogue social: les organisations patronales devraient davantage se positionner auprès des pouvoirs publics en tant que coresponsables du pays. Il s'agirait de mettre en place des programmes cadres, de basculer dans une notion de copartenariat. Aujourd'hui, on est loin de tout cela: les organisations patronales sont davantage demandeuses que partenaires. Il faut accepter une logique de donnant-donnant: si par des décisions fiscales ou juridiques, l'État améliore la compétitivité de nos entreprises, les organisations patronales doivent s'engager à traiter des enjeux sociaux, à pousser leurs membres à le faire et à le faire savoir.


Toujours est-il que pour beaucoup d'entreprises, et notamment les PME, la richesse et les moyens manquent... Comment faire?

Si on prend le sujet de l'emploi, par exemple, il ne coûte pas plus cher de prendre en compte l'intégration des jeunes, des seniors, des immigrés ou des handicapés dans sa politique de recrutement. Les entreprises peuvent aussi plus facilement s'engager sur des thématiques qui touchent leur domaine de légitimité, où elles ont des moyens directs pour agir. Notre entreprise est par exemple présente sur les métiers du bâtiment, ce qui nous permet d'orienter notre action sur le thème de l'exclusion liée aux problèmes de logement. Chaque entreprise peut trouver une question sur laquelle s'engager...


Cet engagement pourrait être rendu encore plus difficile par la suppression des incitations fiscales au mécénat, aujourd'hui dans le viseur du gouvernement...

Je suis complètement en phase avec tous ceux qui défendent ces dispositifs qui soutiennent le mécénat ou les fondations d'entreprise. Si on revient dessus, cela sera un désastre en termes d'actions et d'image. Le coup sera extrêmement brutal. Il est essentiel de les maintenir.


Le danger de votre propos n'est-il pas de retomber dans le paternalisme de la révolution industrielle?

Au XIXe et XXesiècle, l'entreprise jouait un rôle social important en s'impliquant dans le logement, l'éducation, le sport. Ces terrains, elles s'en sont retirées parce qu'on a agité la critique du paternalisme. Et la charge de la gestion de l'évolution de la société a été laissée aux seuls pouvoirs publics. Cela correspondait à un autre contexte économique: la situation actuelle fait que l'État, quels que soient les millions qu'il pourra débloquer, ne peut plus traiter seuls les problèmes sociaux. Il faut donc retrouver de l'implication, tout en évitant le paternalisme qui déresponsabilise...


Certains pays vous semblent exemplaires en matière d'implication sociale?

Le Brésil, où j'ai résidé, m'a influencé. Le contexte y est certes différent: les écarts de richesses infiniment supérieurs à ceux que nous avons en France, la pauvreté y est plus importante et l'État est beaucoup moins structuré. Malgré cela, les entreprises s'impliquent beaucoup plus dans la vie publique en agissant sur l'éducation, la santé ou le sport. Là-bas, le fait que des entreprises fassent des profits énormes serait très mal accepté au vu de la pauvreté existante. Quand je suis rentré en France, j'ai été surpris par l'indifférence des entreprises sur les sujets sociaux de proximité: une très grande partie du mécénat de nos entreprises profite à la culture ou à des problématiques sociales situées à l'autre bout du monde. C'est très bien, mais les misères qui nous sont proches méritent aussi qu'on s'y consacre.