Le bâtiment est modeste, niché dans le quartier de Koenigshoffen, à Strasbourg. De l’extérieur, rien de spectaculaire. Et pourtant, derrière ses murs, c’est toute une stratégie que l’association Envie est en train de repenser : attirer davantage de clients… mais surtout de donneurs. Actuellement, le magasin génère un chiffre d’affaires annuel de 1 million d’euros, auquel s’ajoutent 240 000 euros pour l’atelier de réparation et 200 000 pour la location de matériel, souvent à destination d’associations.
Et si Envie Strasbourg rénove ses locaux, ce n’est pas pour embellir l’image. C’est une réponse à une pression bien réelle : celle de l’approvisionnement. "Le gisement utilisable par nos équipes d’appareils électroménagers a chuté de 50 % en dix ans", résume Nathalie Faivre, directrice d'exploitation du site de Koenigshoffen. Les causes ? Une multiplication des dispositifs électroniques qui deviennent inutilisables si laissés aux prises des aléas météorologiques dans les déchetteries, et la loi AGEC qui a ouvert le secteur du rééemploi et reconditionnement à la concurrence. Or, sans dons, pas de réemploi. Et sans réemploi, pas d’activité économique ni de projet social.
Repenser l’expérience client
Le réaménagement du site de Koenigshoffen a coûté 60 000 euros – dont 40 000 autofinancés par Envie, grâce à sa trésorerie. Les 20 000 euros restants ont été apportés par la Fondation Bruneau. Ce chantier, modeste en apparence, est pourtant stratégique : "Nous avions besoin de repenser l’expérience client", explique Sophie Bieber, Présidente Envie Association. Meilleure signalétique, espace de vente plus lisible, organisation repensée. L’objectif ? Rendre visible un message simple mais crucial : Envie a besoin des dons pour fonctionner.
L’enjeu dépasse l’esthétique. Il s’agit de provoquer un réflexe : faire don de son appareil encore employable, plutôt que de l’abandonner à la déchetterie. "Contrairement à ce que l’on croit, un passage en déchetterie empêche le réemploi", rappelle Sophie Bieber. Humidité, oxydation, mauvais tri : une fois sur place, l’électroménager devient déchet pur. Pour éviter cela, et encourager une évolution des pratiques, Envie propose jusqu’en septembre un enlèvement à domicile à tarif réduit – 15 euros par adresse.
La loi Agec en cause
Envie Strasbourg emploie 180 personnes, dont 35 en insertion professionnelle sur le seul site de Cronenbourg. Leur passage dure au maximum deux ans. En moyenne, 60 % ressortent avec une solution d’emploi ou de formation. Côté financement public, Envie déclare ne bénéficier d’aucune subvention structurelle. Seule l’aide au poste, "environ 12 000 euros par salarié en insertion", d’après Bruno Lallemand, président de Groupement Envie Strasbourg, complète le modèle. Insuffisant, selon les responsables, surtout lorsque l’accompagnement demande des compétences spécifiques (alphabétisation, cours de français langue étrangère, formation numérique, etc.).
Bruno Lallemand, cofondateur d’Envie insiste : "L’insertion est notre cœur de métier, notre cœur de réacteur. Mais la loi Agec, qui encadre le secteur, n’a pas intégré les enjeux sociaux dans son architecture". Adoptée en février 2020, la loi Agec (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire) vise à transformer les modes de production et de consommation. Elle repose sur cinq grands axes :
sortir du plastique jetable, mieux informer les consommateurs, lutter contre le gaspillage, favoriser le réemploi et la réparation, renforcer la responsabilité des producteurs.
Dans le secteur de l'électroménager, elle impose notamment aux fabricants de financer des filières de recyclage et encourage le réemploi via des "bonus réparation" pour les consommateurs. Toutefois, elle est critiquée par certaines structures comme Envie, qui regrettent son manque de prise en compte des dimensions sociales du réemploi, notamment l'insertion professionnelle.
Les contrats publics sous tension
Même regret sur les modalités d’attribution des contrats publics, jugées trop impersonnelles : "Tout passe par une plateforme, il n’y a plus de lien humain", déplore-t-il. Le prochain renouvellement du contrat de traitement n’interviendra qu’en 2027, après l’appel d’offres prévu en septembre 2025. Envie craint de voir se reproduire la situation vécue par Envie Mulhouse, fragilisée par les nouvelles modalités logistiques.
7 000 appareils produits par an
Aujourd’hui, Envie Strasbourg collecte environ 12 000 appareils par an. Ce qui débouche sur 7 000 reconditionnements et mises en vente, via le magasin ou la nouvelle e-boutique. Le reste est démantelé.
En attendant, la rénovation de Cronenbourg marque une étape. Une manière de dire que la structure ne se contente pas de survivre : elle s’adapte. En optimisant son espace, elle tente de préserver l’essentiel. Car ici, réparer une machine, c’est aussi reconstruire des parcours.