Selon le baromètre Bpifrance Le Lab 2025, 85 % des dirigeants d’ETI en France restent confiants dans la solidité financière de leur entreprise, mais seuls 31 % croient encore à la résilience de l’économie française.
" La stabilité est devenue un mot rare ", résume Geoffroy Roederer, président du groupe strasbourgeois Roederer. " Nos décisions d’investissement se font désormais au trimestre, faute de visibilité sur la fiscalité, le coût du travail et les normes à venir. "
Le contexte reste tendu : la Banque de France recense plus de 66 100 défaillances d’entreprises sur douze mois à fin février 2025, un niveau quasi stable mais historiquement élevé. Dans le Grand Est, l’emploi salarié privé a reculé de 0,8 % en 2024, soit environ 10 000 postes perdus selon l’INSEE.
Fiscalité et transmission : brouillard sur la compétitivité
La fiscalité constitue la première source d’incertitude. Le rejet par le Conseil national de l’industrie de la " taxe Zucman " – projet d’imposition plancher à 2 % – a conduit le gouvernement à travailler sur un impôt minimal différentiel de 0,5 %, censé rapporter 2 milliards d’euros par an.
" Ce n’est pas tant le niveau de la taxe qui pose problème, que son imprévisibilité, souligne Frédéric Créplet, PDG d’E’nergys Group. On ne peut pas bâtir une stratégie sur des hypothèses fiscales mouvantes."
Les dirigeants s’inquiètent aussi des pistes de réforme du pacte Dutreil, qui permet d’exonérer 75 % des droits de mutation sous conditions. L’hypothèse d’un allongement de la durée de détention de six à huit ans alimente la crainte d’un frein à la transmission des ETI familiales.
" La transmission, c’est souvent quinze ans de projet de vie, ajoute Geoffroy Roederer. Changer les règles remet en cause cette continuité patrimoniale essentielle à la pérennité de nos entreprises."
Trésorerie et coûts sous tension
Selon Bpifrance, une ETI sur cinq en France a rencontré en 2024 des difficultés d’accès au crédit de trésorerie ou d’investissement, et 11 % de plus qu’en 2023 anticipent une détérioration de leur trésorerie.
" Une machine s’amortit désormais sur sept ans, un immeuble sur quinze, illustre Frédéric Créplet. Les coûts augmentent de 3 % à 4 % par an, alors que les marges sont déjà comprimées. "
Les charges sociales, représentant 54 % du coût du travail, pèsent toujours lourd. La Loi de finances 2025 ajoute par ailleurs 15 milliards d’euros d’impôts supplémentaires sur les sociétés.
" Les ETI du Grand Est restent prudentes : elles réinjectent leurs bénéfices, mais évitent toute prise de risque, note Geoffroy Roederer. Depuis un an, on resserre la vis sur le cœur de métier. "
Transition écologique : des aides éparses
Les incitations publiques pour la transition écologique profitent surtout aux grandes structures ou aux petites entreprises, avec des critères de dépenses, de surface ou de performance énergétique qui peuvent compliquer l’accès pour les ETI.
" C’est une double peine : on nous demande d’investir dans la décarbonation, mais les aides se ferment, déplore Frédéric Créplet. Les réglementations changent tous les trimestres, on ne sait plus sur quel pied danser. "
Pourtant, la Région Grand Est et Bpifrance ont soutenu plus de 6 000 entreprises en 2024, mobilisant 4,5 milliards d’euros pour financer réindustrialisation et transition écologique. Parmi ces soutiens, plus de 40 millions d’euros ont été alloués sous forme de Prêts Climat, et 313 diagnostics climat ont été réalisés pour accompagner les entreprises dans leur transition énergétique et écologique.
Mais les dirigeants estiment que ces dispositifs restent encore trop fragmentés.
Emploi et formation : la pénurie s’aggrave
Selon EY (Baromètre ETI 2024), 77 % des dirigeants d’ETI en France rencontrent des difficultés de recrutement.
" Les formations ne sont pas assez professionnalisantes, notamment dans les métiers techniques ", regrette Geoffroy Roederer. Le recul de l’alternance dans le Grand Est accentue la tension sur les compétences.
" Sans jeunes formés, la transmission devient un défi majeur, ajoute Frédéric Créplet. Beaucoup d’ETI familiales du Grand Est pourraient passer sous pavillon étranger dans les dix prochaines années". En exemple : l’aubois Petit Bateau, prêt à passer sous la houlette du fonds américain Regent, et le Coq Sportif, repris par un consortium franco-suisse associé au japonais Itochu, illustrent les risques de transmission des ETI familiales du Grand Est et la fragilité de leur indépendance face aux investisseurs étrangers
Cybersécurité
La cybersécurité est devenue la première préoccupation des dirigeants français : selon Bpifrance et Le Monde, les attaques informatiques ont augmenté de 15 % entre 2023 et 2024, touchant plus d’une entreprise sur deux.
" Nous devons sécuriser nos systèmes sans en avoir toujours les moyens humains ", confie Frédéric Créplet.
L’internationalisation devient nécessitée
Dans le Grand Est, la concurrence internationale se renforce, notamment dans l’automobile et la mécanique. Plusieurs rachats récents par des groupes asiatiques inquiètent le tissu local. " Le risque, c’est de devenir sous-traitant de la Chine plutôt que partenaire ", avertit Frédéric Créplet
Malgré un environnement contraint, Bpifrance observe une progression de l’intérêt pour l’internationalisation. En 2025, 26 % des PME françaises ont l’intention d’exporter, marquant une hausse de 3 points par rapport à l’année précédente. Parmi ces entreprises, 77 % estiment que l’export est un atout majeur pour leur activité, et 86 % jugent les bénéfices conformes ou supérieurs à leurs attentes. Une dynamique "plutôt suivie par les ETI de la Région", assure Geoffroy Roederer.
Un projet commun
Pour Geoffroy Roederer, "la France n’a pas un problème de taxes, elle a un problème de dépenses et de projet commun". "Redonnons aux ETI la capacité de se projeter, conclut de son côté Frédéric Créplet, un cadre stable, une cohérence entre fiscalité, transition et compétitivité. "
Le message est clair : les ETI du Grand Est restent prêtes à investir, à condition que l’horizon devienne enfin dégagé.