Au milieu des collines de Ferques, dans le Pas-de-Calais, s’ouvre un véritable canyon. Avec ses gradins géants creusés dans la roche, la plus grande carrière ouverte de France, exploitée depuis 1896 par la famille Poulain, constitue un paysage industriel spectaculaire. Sur les 330 hectares exploités actuellement, les engins se relayent dans un ballet incessant pour arracher, quotidiennement, 35 000 tonnes de matériaux à la roche. C’est sur ces "cailloux", comme on les appelle simplement au sein du groupe Carrières du Boulonnais (CB), que la famille Poulain a construit un groupe solide : 800 salariés, plus de 250 millions d’euros de chiffre d’affaires, une présence à l’internationale… Et quatre filières : les granulats, les matériaux réfractaires, les minéraux industriels et désormais, le bois.
"Une diversification en toute cohérence", souligne Thibaut Poulain, directeur du développement stratégique et représentant de la 5e génération de dirigeants.
Un groupe ancré dans la pierre
"Nous sommes nés dans la pierre, précisément dans le marbre. Mais ce qui nous anime depuis l’origine, c’est la transformation de la matière. Cette logique nous a conduits vers d’autres métiers, avec toujours la même idée : partir d’une matière première et en faire un produit technique, qui apporte de la valeur à nos clients", présente le dirigeant.
Du marbre aux granulats
Avant les cailloux, il y a en effet eu le marbre, exploité pendant plusieurs décennies sur la carrière de Ferques.
Si les blocs de marbre sont transformés en dalles, à partir de 1945 les rebuts deviennent des granulats, la base de toute l’industrie du béton. Avec 130 millions d’euros de chiffre d’affaires, ce pôle représente aujourd’hui 52 % de l’activité du groupe. CB exploite aujourd’hui 9 carrières, en France, en Belgique et en Espagne. Six plateformes logistiques, dont quatre multimodales et deux maritimes, lui assurent une présence au plus près des grandes zones de construction, notamment en région parisienne, sans alourdir son bilan carbone.
Les matériaux fournis par CB ont par exemple été utilisés pour l’extension du port de Calais, la Gigafactory Verkor ou plusieurs projets liés au Grand Paris.
Un virage dans l’industrie
Avec l’acquisition de Terres Réfractaires du Boulonnais, dans les années 1980 l’entreprise se lance dans les matériaux réfractaires, destinés aux industriels travaillant à très haute température.
"Nous fabriquons des matériaux capables de protéger les procédés industriels exposés à des températures pouvant atteindre 2 000 degrés, explique Thibaut Poulain. Nos clients sont sidérurgistes, ou producteurs de chaux et de ciment."
Ce pôle compte deux usines, une en France et une autre aux États-Unis, rachetée en 2025. Pesant entre 20 et 28 % du chiffre d’affaires du groupe, cette activité réalise aujourd’hui près de 80 % de son chiffre d’affaires hors de France.
Vers des activités décarbonées
En 2020, une nouvelle étape est franchie avec le développement des minéraux industriels. Sous la marque CB Green, le groupe transforme des calcaires et autres minéraux en poudres destinées à différents marchés : alimentation animale, industrie ou construction.
La décarbonation du secteur du bâtiment constitue aujourd’hui l’un des débouchés les plus prometteurs. Certaines de ces poudres permettent en effet de remplacer une partie du clinker, composant indispensable du ciment mais également l’un des plus émetteurs de CO₂.
50 millions d’euros investis à Dunkerque
Cette stratégie se concrétise notamment à Dunkerque. En 2023, le groupe s’est allié à l’aixois Ecocem au sein d’une joint-venture, pour investir progressivement 50 millions d’euros, afin d'installer un broyeur de fillers, des minerais calcaires, à Dunkerque. Il devrait atteindre d'ici 2030 une capacité de production de 600 000 tonnes de fillers par an, permettant de produire du béton décarboné.
"L’exploitation d’une carrière se réfléchit et se planifie à 30, 50 ou 100 ans"
Fabrication de charpentes bois depuis 2025
C’est aussi dans cette démarche que s’inscrit la plus récente diversification opérée par le groupe, vers le bois. En 2025, le Groupe CB rachète Cosylva, dans la Creuse, puis James, dans la Manche, deux entreprises spécialisées dans les charpentes en lamellé-collé. Une montée en puissance rapide : le bois pèse déjà pour 16 % du chiffre d’affaires du groupe et près d’un quart de ses effectifs. Pour autant, la famille Poulain refuse d’y voir une rupture.
"Nous ne sommes pas des spécialistes du bois. En revanche, nous sommes des industriels dotés d’une vision de long terme et d’une culture de la valorisation de la matière. Nous appliquons cette même philosophie au bois," pointe Thibaut Poulain.
Encore en phase de consolidation après ces deux acquisitions, le groupe CB n’exclut pas de passer à nouveau par la croissance externe à moyen terme, pour renforcer encore son pôle "bois".
Une transmission dans la continuité
Dans la coulisse, une autre transition est en cours. La cinquième génération familiale se prépare à prendre les commandes du groupe. Thibaut et Ludovic Poulain, les cousins, travaillent déjà depuis plusieurs années aux côtés des dirigeants actuels, Franck et Gilles Poulain, aux commandes depuis 1998. Prévue pour 2027, la transmission s’inscrit dans une culture du temps long, caractéristique du groupe familial.
"Nos métiers nous façonnent. L’exploitation d’une carrière se réfléchit et se planifie à 30, 50 ou 100 ans. Nous abordons toutes nos activités avec la même logique. Nous recherchons des métiers qui permettent cette même vision de long terme," pose Thibaut Poulain.
À l’avenir, le groupe continuera à être mené par deux dirigeants. "Cette organisation permet de bénéficier de complémentarités et d’éviter l’isolement du dirigeant", pointe Thibaut Poulain. Une formule qui a plutôt réussi au Groupe CB…