Dirigeants issus des quartiers : Portraits de self-made entrepreneurs

Dirigeants issus des quartiers : Portraits de self-made entrepreneurs

Les porteurs de projets issus des quartiers populaires du Nord Pas-de-Calais connaissent-ils une double peine ? Comment tirent-ils leur épingle du jeu pour créer leur entreprise ? Quel accompagnement pour quel résultat ? Portrait de quatre nordistes qui ont réussi le pari d'entreprendre.

Créer une entreprise est déjà, en soit, un parcours du combattant. Du projet à sa création, de l'idée au financement : les bâtons dans les roues sont nombreux. Rajoutez à cette complexité un parcours sorti des sentiers battus dans un quartier populaire et vous vous approcherez à grands pas de l'histoire des quatre dirigeants que Le Journal des Entreprises a suivis dans leur aventure entrepreunariale.






Entre culot et ténacité

À l'image de Soufiane Iquioussen, directeur de Garage Solidaire, qui a fait du culot le terrain de sa réussite. Natif de Denain où « 85 % de la ville est en quartier prioritaire », fait-il savoir, il est à la tête aujourd'hui d'une structure qui emploie 22 salariés répartis sur deux sites, Denain et Anzin. Récompensé par Talents des Cités pour son projet, Garage Solidaire du Hainaut s'est forgé un nom dans le panorama de l'économie sociale et solidaire. « Je ne pensais pas que je pouvais réussir dans l'entrepreunariat. C'est comme si je m'étais dit que ce n'était pas pour nous, les gamins des cités, mais pour eux, les gens de la haute sphère. N'étant pas de ce milieu-là, je n'avais pas les codes, je ne connaissais pas la posture. Moi je parlais sans filtre », se souvient-il avant de continuer : « les jeunes des quartiers se sentent, à juste titre, discriminés et marginalisés. On ne nous apprend pas la culture de la réussite. La rencontre avec Djamila Bouguerra, conseillère-animatrice CitésLab, a boosté mon projet. Je me suis dit " enfin, quelqu'un qui y croit et me dit de foncer ". On se dit que ce n'est pas pour nous, qu'on ne vient pas du bon quartier. Alors que c'est complètement faux. Le projet et la motivation font le reste ».





seaux

Dans son parcours professionnel, et malgré une première expérience dans l'entreprise familiale de bâtiment et une seconde à Paris, à la tête d'une maison d'édition pour la papeterie, Soufiane Iquioussen a essuyé des difficultés dans la constitution de son réseau. « Le parcours est plus lent. Dans les milieux populaires, on a l'habitude de rester entre nous. On ne peut compter sur personne pour activer des liens. Mais c'est aussi ce qui fait notre force : les bâtons dans les roues, ça forge le caractère. Pour un directeur d'entreprise, c'est à transformer en énergie positive », ajoute le fondateur de Garage Solidaire qui dupliquera son modèle dans 200 quartiers prioritaires français d'ici à 5 ans.






CitésLab

Originaire d'une ZUS, zone urbaine sensible de Lille Sud, Justine Vasseur a connu, elle aussi, un accompagnement CitésLab pour monter sa société de transport poids lourds. Co-gérante avec son père de Transport Voiture Lille, dont le « premier CA prévisionnel de 130.000 € a été plus que respecté », elle a connu les opportunités précaires d'un marché du travail difficile. De la Mission locale à la BGE, Justine Vasseur a bénéficié d'un accompagnement dédié. « Du fait que nous venions d'une ZUS, nous avions le droit à une intervention de Nord Actif, qui s'est porté caution pour les emprunts bancaires », précise la co-gérante qui a en projet d'embaucher bientôt un chauffeur.




Vocation d'enfant

Si dans le parcours de Justine Vasseur la création d'entreprise s'est faite par opportunité, pour Abdel Halitim ça a toujours été une vocation. « C'était un rêve d'enfant. J'ai construit mes études dans ce sens en alliant ma passion pour l'informatique à un parcours commercial et gestion. » Venant du quartier « très coloré et défavorisé » Faubourg Duchateau à Denain, Abdel Halitim est le directeur d'Akao, une société de services informatiques pour PME, créée en 2002 et qui connaît un chiffre d'affaires d'1,2 M€ pour 12 salariés. Adhérent de la CGPME Nord, il prévoit de doubler son CA et son effectif d'ici à 3 ans. Une réussite qu'il doit à son éducation. « Dans le quartier où je vivais, il y avait une diversité de courants de pensée. Un quartier c'est cosmopolite, il y a de tout dans un petit milieu : de la délinquance, du grand banditisme, du radicalisme religieux et des jeunes bien élevés et bien éduqués. » Abdel Halitim faisait partie de ceux-là. « Quand on est armé d'une bonne éducation, on apprend à affronter les difficultés plutôt qu'à s'en servir comme prétexte. » Il est devenu un homme de valeurs qui s'engage dans les problématiques sociétales. « Je vais à la rencontre des jeunes, nous avons d'ailleurs le projet avec un groupe d'amis de fonder un cercle pour parrainer les jeunes dans l'entrepreunariat. »




Plafond de verre

Selon lui, le travail apporte toutes les récompenses. Le regard de l'autre est, lui, plus compliqué à révolutionner. « C'est à mon sens la plus grande frustration : entendre le discours de personnes qui réussissent à percer et qui se retrouvent comme bloquées sous un plafond de verre, à l'image de la carrière des femmes ou des personnes handicapées. Comme si le fait d'être issu de ces milieux-là devait constituer une limite. On ne pourra pas afficher son nom dans le " board " de l'entreprise, il sera chef de service mais n'ira pas au-dessus. La société n'est pas prête à voir un jeune issu des quartiers populaires là où elle attend une forme d'élite », fait savoir le dirigeant d'Akao qui s'insurge contre « un procès en discrédit qui partirait du principe qu'une personne issue de ce milieu ne serait pas crédible à certains postes. C'est une sorte de fainéantise intellectuelle qui veut ça. La biculturalité pose question et pendant ce temps-là, un certain nombre de talents ne progressent plus ».




Histoire d'hommes

Parfois, ce sont les élites qui viennent au contact des quartiers. Le parcours de Mustapha Mohamed en est la preuve. Le gérant de la société Nima, sous-traitant du contrôle, analyse et certification des marchandises à l'import-export, doit le développement de son business à une belle rencontre. Celle de Philippe Ausguste, gérant d'ECI, qui en devenant son mentor, lui a transmis son portefeuille clients en vue d'un départ à la retraite. « Quand j'ai rencontré pour la première fois M. Auguste, je suivais une formation d'éducateur sportif. Dans le cadre d'un job étudiant, j'ai travaillé pour lui et appris le métier sur le tas. » La confiance s'est installée au fil des missions et fin 2015, Mustapha Mohamed a créé son entreprise avec le soutien de son partenaire. « Philippe Auguste a communiqué mon arrivée à l'ensemble de ses clients et partenaires pour faciliter la transition. J'avais déjà rencontré bon nombre d'entre eux quand j'étais salarié de son entreprise », explique le gérant originaire de la ZAC des Jardins à Saint-Pol-sur-Mer. Le parrainage a facilité son implantation commerciale, restait à trouver le cadre financier. Pour ce faire, le jeune Dunkerquois a été accompagné par Flandres Création et Initiatives Flandres. Aujourd'hui, il vise un CA 2016 de 100.000 € et prévoit des embauches ces prochaines années. Un employé le seconde depuis le début 2016. Un homme à qui il a donné sa chance. Un donné pour un rendu. Logique.