P-dg France de la firme américaine IBM, Daniel Chaffraix décrypte le développement stratégique de Big Blue. Personnellement engagé sur la question de l'intégration du handicap en entreprise, il revient sur ces enjeux de management.
Quelle est votre analyse de la crise? Il y plusieurs crises qui se télescopent. J'en vois trois: une crise surprise des excès et des tricheurs, une crise de surproduction que tout le monde voyait arriver et une crise systémique de transformation suite à la globalisation. Pour nous, c'est la troisième la plus pertinente car des entreprises doivent se transformer. Dans notre stratégie IBM depuis sept à huit ans, nous vivons cette transformation. Nous sommes passés de 80% de hardware (le matériel) à 80% de services. IBM est toujours bleu mais tout le reste a changé. Nous avons acheté 70 entreprises de software en cinq ans.
IBM vient d'annoncer de bons résultats, vous semblez épargné par ces crises...
Je crois beaucoup à la chance. Nous en avons eu. IBM a failli mourir en 1993. En 2002, il fallait entrer dans le métier de nos clients. C'est dans cette logique que nous avons racheté PricewaterhouseCoopers. Nous allons devenir un éditeur de software, c'est cela qui explique nos bons résultats. Face à la troisième crise évoquée plus haut, nous pouvons accompagner nos clients et vendre des projets pour les aider à se transformer. Nous sommes un partenaire de la transformation des entreprises. IBM dispose aujourd'hui de l'ensemble d'une chaîne de valeurs de façon extrêmement concentrée, avec une approche mondialisée. Nous avons, par exemple, acheté en 2008 Ilog (NDLR, l'un des derniers grands éditeurs de logiciels français) car il nous manquait l'aspect prédictif. Aujourd'hui, nous sommes en train d'affiner notre jeu. La sortie de crise est pour moi un non sujet.
Vous vous investissez personnellement beaucoup pour l'intégration du handicap en entreprise, dans le cadre du club ?Osons! Entreprises & Handicap? Pourquoi un tel engagement? Je reconnais que je ne m'étais jamais posé la question. La réponse doit trouver son explication au travers du management que je pratique depuis plus de 25 ans. IBM, présent depuis près de 100 ans en France, a un certain nombre de valeurs que je partage. Je suis sensible aux diversités. Progressivement, j'ai découvert la complexité du sujet du handicap. Le sujet n'avance pas assez vite. Les prises de conscience ne sont pas là. C'est un sujet compliqué, sur lequel il faut investir du temps, pour comprendre, pour agir. Si vous n'y prêtez pas attention, il ne se passera rien. En permanence, il faut se dire qu'il y a ce problème non résolu sous la table. Il faut beaucoup d'humilité et de modestie. Travailler l'écosystème est un message fort que j'adresse aux 11.000 salariés d'IBM France* dont 93% de cadres et 1.000 managers. Et vous que faites-vous avec le handicap? Je crois beaucoup à l'individualisation de la responsabilité. Il faut faire bouger les lignes dans la société, arriver à mettre en résonance un tas d'initiatives. Il fallait que je m'y intéresse. C'est vrai pour d'autres diversités qui m'interpellent : féminines et raciales.
Que vous apporte pour cela le club ?Osons!? dont vous faites partie avec un cercle de grands patrons? Marie-Anne Montchamp m'a convaincu. Je n'aime pas les gens qui ont un agenda sur le sujet du handicap. L'idée d'Osons! est de mettre des gens autour d'une même table avec une logique un peu semblable à celle d'un laboratoire. Ensemble, nous représentons 300.000 salariés et nous sommes en train de gravir une montagne dont on ne connaît pas la taille. Certains pourraient dire que ce n'est pas le moment, mais c'est justement maintenant qu'il faut traiter le problème. C'est en période de crise qu'il faut tester des solutions. En travaillant ces sujets à l'externe, cela rejaillit sur l'interne. Quelle que soit l'entreprise, tout collaborateur doit être fier de son entreprise. Une entreprise qui n'exerce pas sa RSE ne mérite pas sa place dans la société et doit disparaître le plus vite possible. Je souhaite que ses clients et ses collaborateurs se détournent d'elle. La RSE est une cause puissante dans la durée. Les meilleurs talents iront là où se trouve l'entreprise saine.
* IBM France emploie 3,41% de salariés handicapés. - www.osons-entreprises-handicap.com