C'est une bataille feutrée, entre héritiers du mutualisme bancaire et de la démocratie chrétienne, entre le poids lourd alsacien du Crédit mutuel et les trois fédérations formant Arkéa. Quelques heurts mais pas de provocation frontale. Sauf ce 15février 2011, à Paris. Ce jour-là, Michel Lucas, l'homme fort du Crédit mutuel, fait voter la suppression du poste de vice-président de la Confédération, historiquement réservé aux Bretons. Dans la foulée, les six élus bretons de l'instance nationale démissionnent. Cette affaire interne révèle au grand jour le manque d'unité du Crédit mutuel en France. La Confédération nationale n'est qu'une instance politique regroupant les fédérations régionales. Des fédérations qui, au fil des ans, sont tombées sous la coupe du Crédit mutuel de Strasbourg. Les dix qu'il contrôle aujourd'hui pèsent 80% du Crédit mutuel en France. Une onzième, le Crédit mutuel Anjou, rejoindrait l'ensemble au 1erjanvier 2012. Depuis Strasbourg, la super-fédération Crédit mutuel-Centre Est Europe touche potentiellement 44 des 65millions de Français. Aujourd'hui propriétaire du CIC, l'ensemble s'est baptisé CM10-CIC.
L'informatique le nerf de la guerre
La stratégie employée par Michel Lucas? «Il est venu au secours de fédérations de Crédit mutuel mal gérées», raconte Hubert Bonin, professeur à Sciences Po Bordeaux. Et il les a fait entrer dans le giron alsacien à travers le système informatique». Michel Lucas ne veut pas s'arrêter là. Il vise l'unité de la banque en France par souci d'efficacité et d'économies d'échelle. Faisant fi de l'autonomie de l'autre poumon du Crédit mutuel, bien moins important: Arkéa, piloté depuis Brest, qui regroupe l'historique et puissante fédération de Bretagne à laquelle se sont rattachés le Sud-Ouest (Bordeaux) et le Massif central (Clermont-Ferrand) en 2004. «Face à la volonté d'unification de Strasbourg, seuls la Bretagne et le Nord ont résisté», explique Hubert Bonin. «Mais Lille basculera vite car ils ont déjà l'informatique de l'Alsace», assure un syndicaliste du groupe. Dans le camp alsacien, on n'hésite pas à prédire un ralliement d'Arkéa. Christine Zanetti, qui dirige la fédération Loire-Atlantique - Centre-Ouest, ralliée à Strasbourg, l'affirme: «Arkéa, c'est Astérix sans la potion magique! Avec moins de 10% du périmètre, au bout d'un moment, économiquement, ils ne tiendront pas. Le sens de l'histoire, c'est l'unité.» Et selon le camp strasbourgeois, l'autonomie bretonne a un coût: «Nos divergences coûtent cher. Si nous avions une organisation plus communautaire, nous réaliserions 200millions d'euros de gains», assure Alain Têtedoie, le président de la fédération nantaise.
Un bénéfice record pour Arkéa
Du côté d'Astérix, chez Arkéa, on se refuse à mettre de l'huile sur le feu. Et on affiche une volonté farouche d'autonomie. À l'actif de Jean-Pierre Denis, après trois ans de présidence: un bénéfice record en 2010 de 273millions d'euros. «Ce haut niveau de performance est vital pour notre groupe et notre développement», assure-t-il. La stratégie de Jean-Pierre Denis et de son directeur général, Ronan Le Moal? Prendre des marchés hors de Bretagne, du Massif central et du Sud-Ouest grâce aux filiales comme Suravenir (assurances), Fortuneo (banque en ligne) ou Monext (monétique), développer le marché entreprises et maintenir une rentabilité élevée. L'atout du CMB-Arkéa: il fabrique lui-même ses produits bancaires et assurances, et dispose de son propre système informatique. Parmi les projets: la création d'une banque dédiée aux 13-25ans avec RTL2-Fun Radio et de la téléphonie mobile. Sur le marché des entreprises, la banque continue d'étoffer son offre. Alors que les encours de crédits de BCME, la filiale entreprises, ont progressé de 45% en deux ans, le CMB lance, ces jours-ci, une filiale dédiée à la prise de participations dans des grandes entreprises: Arkéa Capital Partenaire, doté de 200millions d'euros dès 2011, 400millions en 2015. Autre nouveauté: généraliser la marque et la signalétique Arkéa à l'ensemble des activités, sauf les marques de filiales de fort renom comme Fortuneo.
Face à la puissante Fédération de Strasbourg, le Crédit mutuel-Arkéa, qui regroupe les caisses du Sud-Ouest (Bordeaux), de Bretagne (Brest) et du Massif central (Clermont-Ferrand), joue la carte de l'autonomie.