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n dit les Français fâchés avec l'entreprise mais les chiffres de la création semblent prouver le contraire. Paradoxal?
Mieux vaut croire les chiffres que d'entretenir des idées négatives et finalement fausses. Les Français ont la réputation d'être créatifs. C'est l'une des valeurs entrepreneuriales.
Quand le mouvement de la création a-t-il vraiment pris de l'ampleur en France?
Jusqu'au début des années 2000, la France était très en retard en terme de création d'entreprises. Nous restions sous la barre des 200.000 créations par an. Des réformes ont contribué à lever les freins, notamment les lois Dutreil 1 et2 de2003 et2005 qui ont simplifié et sécurisé le passage à l'acte puis la loi de modernisation de l'Économie de 2008 instituant le régime de l'auto-entrepreneur.
Les chiffres de la création sont en repli au dernier trimestre. La faute à la conjoncture?
Ce sont les chiffres de création en régime auto-entrepreneur qui sont en diminution par rapport à 2010 où il y avait un effet de lancement. Pour les créations sous les autres formes, les chiffres sont stables, ce qui n'est pas satisfaisant. Plus que la conjoncture, c'est le climat anxiogène qui peut pénaliser la création d'entreprise.
Quelles sont les qualités premières d'un entrepreneur, au sens créateur/repreneur?
Au regard de mon expérience professionnelle et de mon expérience au sein de Réseau Entreprendre Pays de la Loire et en particulier Maine-et-Loire, il y a à mon sens cinq qualités que doit posséder un créateur ou repreneur: 1- Le goût du risque et l'envie de créer: la création (ou reprise) est une réelle aventure avec des inconnues majeures auxquelles on ne pense pas au départ. Il faut également l'envie de créer avec une part d'autonomie, l'envie de créer son propre schéma de fonctionnement. 2-La rigueur: cela peut être antinomique avec le goût du risque mais dans le contexte économique actuel, il est nécessaire d'avoir le souci de la rigueur notamment dans la gestion. 3-Le courage: avec la capacité à endurer tous les aléas de l'aventure que représente la création ou reprise d'entreprise 4-La capacité à se mettre en réseau et s'entourer de bons conseils. Je fais le constat qu'il y a un faible niveau de relations entre les jeunes entrepreneurs et leurs conseils (avocats, commissaires aux comptes...). Pourtant, de bonnes relations sont déterminantes dans la réussite d'une entreprise. 5-La lucidité: le créateur doit avoir la capacité à prendre le temps du recul vis-à-vis de la vie quotidienne, opérationnelle souvent très chargée. Il est souhaitable d'avoir la lucidité nécessaire de relire les grandes orientations choisies. C'est en cela que l'accompagnement est bénéfique pour un jeune entrepreneur: le temps de se poser et de faire le point.
Des campagnes de communication poussent à créer "avec un euro". Est-ce raisonnable?
Respectons le caractère symbolique de la mesure, qui donne un signal d'encouragement et vise à limiter les contraintes légales, là où il n'est pas nécessaire d'en mettre. Faisons confiance à la réalité. En construisant son projet seul et avec ses partenaires (réseaux d'accompagnement, banques), le créateur va très rapidement prendre conscience de la nécessité de financer en fonds propres.
Quels sont encore les principaux obstacles à la création d'entreprise en France?
Je vois principalement deux obstacles à la création et reprise d'entreprise. Le premier est le manque de capitaux propres et le deuxième est lié aux contraintes administratives qui pèsent sur la création et peuvent freiner l'envie d'entreprendre de certains.
Dans le climat actuel, les banques suivent-elles ou sont-elles encore plus exigeantes?
En Pays de la Loire, Réseau Entreprendre a d'excellentes relations avec nos six partenaires bancaires. Nous sommes un réseau de chefs d'entreprise qui portent un regard de chef d'entreprise sur le projet d'un futur entrepreneur. En cela, André Mulliez a été un visionnaire lorsqu'il a créé Réseau Entreprendre. Ainsi quand les dossiers ont été préparés et les business plan validés par nos soins avec ce regard, l'accueil des banquiers est plutôt favorable. Pour autant, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas négocier avec les banques mais l'expertise et le label Réseau Entreprendre sont véritablement reconnus. Parfois, nous réunissons toutes les parties autour de la table et nous faisons preuve de transparence avec le banquier.
Ne faudrait-il pas prolonger l'accompagnement en aval de la création?
C'est ce que nous faisons. Tout euro d'aide à la création doit être assorti d'un équivalent-euro en accompagnement. Au sein de Réseau Entreprendre, nous accompagnons les lauréats pendant deux ans ce qui est absolument indispensable et nous réfléchissons à la mise en place d'un accompagnement entre la troisième et la cinquième année. Plusieurs expérimentations sont en cours. Elles permettent de mettre en avant la solidarité et l'intelligence collective.
Une part importante de la création se fait dans le service aux personnes. L'industrie est en revanche en retrait. Comment résoudre ce "mal" français?
Pour ma part, je pense qu'il faut mettre l'accent sur deux points qui me semblent essentiels: la formation au sein des écoles d'ingénieurs qui doit être plus pragmatique et opérationnelle et l'innovation. Il faut renforcer le travail en réseau, avec les pôles de compétitivités qui permettent le partage d'expérience. Il faut encourager et libérer l'innovation mais également l'approche à l'international.
Les dispositifs d'accompagnement en France sont très diversifiés. Ne faudrait-il pas créer un "guichet unique" d'orientation vers les différents réseaux?
Les profils, donc les besoins des créateurs, ne sont pas homogènes. La diversité des réseaux est née de cette palette de besoins. Nous sommes favorables à la création d'un guichet d'orientation, à condition de ne pas donner à l'entrepreneuriat un cadre trop administratif.
Pourquoi des entrepreneurs se mobilisent-ils auprès des créateurs et des repreneurs?
Cela fait quatre ans que j'ai rejoint Réseau Entreprendre et il y a trois choses qui me guident dans mon engagement: Le plaisir de rencontrer des personnes qui dans ce contexte économique sont suffisamment enthousiastes pour se lancer dans la création d'entreprise. La grande admiration que j'éprouve à l'égard de ces jeunes entrepreneurs, ces grands aventuriers dont on ne parle pas assez car la création d'entreprise est devenue une chose assez complexe. La réciprocité que je retrouve dans les associations et dans les relations entre lauréats et accompagnateurs. La réciprocité est une des valeurs fondatrices de Réseau Entreprendre et je n'avais pas conscience de ce qu'elle signifiait réellement. Je n'avais pas conscience qu'elle s'exerçait aussi chez les membres. Il est étonnant de voir des chefs d'entreprise aguerris qui se remettent en cause, dans leur propre entreprise, parce qu'ils accompagnent des jeunes créateurs et que cela a soulevé des questionnements dans leur fonctionnement. La réciprocité est extrêmement forte. En fait, il est là l'intérêt. Notre engagement a valeur de témoignage. Il témoigne de la responsabilité de chefs d'entreprise qui s'engagent pour être de véritables acteurs de l'économie de leur territoire. Et à titre bénévole.
Louis-Marie Pasquier, co-fondateur éponyme avec son frère Serge du groupe agroalimentaire angevin, fut créateur avant d'être patron. Il est aujourd'hui le dirigeant d'une société de 3.300 salariés et 530M€ de chiffre d'affaires. Il est aussi très impliqué dans l'accompagnement des créateurs à travers le Réseau Entreprendre, qu'il préside dans son département. Pour Le Journal des entreprises, le président du Groupe Pasquier délivre ses conseils à ces aventuriers de l'entreprise.