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Comment le groupe Berto innove pour peser plus lourd
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Comment le groupe Berto innove pour peser plus lourd

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Méconnue du grand public, l’entreprise familiale, créée à Avignon en 1963, a dépassé son cœur de métier historique de loueur de véhicules industriels en anticipant les mutations du transport routier. Ce poids lourd français, aux 540 millions d'euros de chiffre d'affaires, veut continuer de se développer en Europe et utilise un moteur central : la diversification.

Adrien Berto, président du directoire du groupe Berto — Photo : Berto

La vie, c’est le mouvement, dit-on communément. Le groupe Berto, champion français de la location de véhicules industriels avec (ou sans) conducteurs en France, en a fait un carburant. En soixante-deux ans d’existence, l’entreprise familiale a bousculé ses habitudes, devenant, sans klaxonner dans les virages, un véritable poids lourd refusant le statu quo. Il pèse aujourd’hui environ 540 millions d'euros de chiffres d’affaires, compte un peu moins de 6 000 collaborateurs et revendique un parc de 22 000 matériels (camions, nacelles, outillages…).

Une grange et un client

Comme souvent dans la genèse des plus belles success-stories familiales, la société a démarré timidement, sans doute le fruit d’un destin qui voulait bien sourire. Émile Berto a en effet tout initié en 1963 depuis une grange, à côté de la maison familiale à Avignon. "Mon grand-père rentrait d’Algérie avec les enfants sous le bras, raconte son petit-fils Adrien Berto, président du directoire depuis 2023. Il n’avait pas de réseau, pas de connaissance à Avignon. Il a commencé avec un seul camion, puis l’activité a grimpé à treize conducteurs et 17 véhicules… Mais un seul client !" À partir de 1977, Pierre-Yves Berto, le fils d’Émile (et père d’Adrien), développe la structure commercialement "pour ne pas dépendre que d’un acheteur", avant de devenir PDG en 1982. La voie royale d’un essor spectaculaire est lancée. Elle prendra son envol avec la première opération de croissance externe en 1994 (Locatac, devenue Berto IDF Nord). Depuis cette époque, plus de cinquante autres entreprises ont rejoint le groupe qui se présente dans sa communication officielle "comme une plateforme de services spécialisés et intelligents pour la gestion optimisée des hommes des matériels et des flux".

Les conducteurs représentent 75% des effectifs du groupe Berto — Photo : Marion Brunel Photographie

L'envol de "l’élévation"

Que se cache-t-il vraiment derrière cette définition un peu absconse pour le commun des mortels ? Une conjonction de plusieurs activités dépassant le seul cœur de métier historique, sans jamais le renier : la location de camions de plus de 3,5 tonnes, en marque blanche, à des clients renommés. Aujourd'hui, Berto assure, par exemple, la livraison des restaurants pour Metro France, celle de Saint-Gobain, Leroy Merlin, Castorama ou le transport du matériel de certains hôpitaux vers les blanchisseries industrielles. Mais pas uniquement.

"Au fur et à mesure de la croissance, on a ajouté tous les métiers de la route, la logistique, l'affrètement", détaille Adrien Berto. La société vauclusienne a poursuivi son offensive. En particulier dans le domaine de la location de matériel d'élévation de personnes, tels que les nacelles et les ciseaux. "Il y a quinze ans, on s'est rendu chez l'un de nos clients qui faisait ça, Eurolev Vertical Solution, pour une créance. Il était en difficulté. On a finalement décidé de le racheter, explique le dirigeant. La reprise à 6M€ a été sportive, il y avait huit agences et elles perdaient beaucoup d'argent." Au fil des années, la location pour les travaux publics s'est ajoutée au panier. Ces deux domaines complémentaires représentent désormais 20 % du chiffre d'affaires total grâce, entre autres, à deux acquisitions. Les rachats en 2023 de Carriescopic, spécialisé dans la location de matériel de chantier (30 M€ de CA en 2022) et, en janvier dernier, de Locarmor, une véritable institution en Bretagne. Forte de 28 agences, 450 collaborateurs et 71 millions d'euros de chiffre d'affaires, elle loue, vend et répare une large gamme de matériels récents également pour les chantiers.

Plus que méga-loueur

Berto a su, assez tôt, sentir les évolutions environnementales en créant, de toutes pièces, Combipass dans les années quatre-vingt-dix, à l’heure où le report modal était presque inconnu. La filiale (3 % du CA du groupe) propose la location de caisses de transport multimodales, très techniques, capables de voyager par la route, le rail ou des barges "afin de diminuer les émissions de CO2 sur les trajets longs". Ces matériels à haute valeur ajoutée peuvent acheminer, à l’échelle européenne, des poudres dans l’alimentaire ou des billes de plastique "demandant une certaine connaissance, des compétences spécifiques et de la technicité", souligne Adrien Berto pas peu fier de cette activité "où les collaborateurs parlent minimum trois langues".

La dernière création de la collection maison, ne se contentant visiblement pas d'un statut de méga-loueur, est liée au déploiement d'une vaste gamme de services. "C'est mon bébé", dit le patron qui contourne ainsi, l'air de rien, l'obstacle des faibles marges sur les prix, inhérentes au monde du transport. Concrètement, l'entreprise a racheté le centre de formation professionnelle Couturier à Dreux (Eure-et-Loir), spécialisé dans la délivrance de permis de conduire pour les poids lourds et les Certificats d'aptitude à la conduite en sécurité pour les engins de chantier (Caces). Le groupe propose aussi du conseil aux des entreprises en "optimisation de transport" afin que celles-ci puissent "réfléchir à remplacer tout ou partie de leur flotte de véhicules par des modèles à énergie alternative, établir des plans de réduction du nombre de kilomètres, déterminer la meilleure implantation des dépôts en calculant l'impact sur le coût et les économies possibles". Enfin, la branche "services" travaille à des solutions digitales embarquées, via des smartphones et des tablettes qui comprennent des outils de gestion et d'organisation en temps réel des livraisons du dernier kilomètre, des GPS, des prises de photo, avec de multiples possibilités pratiques.

En route pour le milliard d’euros de chiffre d'affaires ?

La tendance à innover, chercher de nouvelles opportunités de développement, à l’image d’une future application dévolue au quotidien des conducteurs, n’est pas le fruit du hasard, ni d’une frénésie irréfléchie. C’est, au contraire, une stratégie assumée selon Adrien Berto, lauréat du prestigieux classement "Choiseul Sud" de l’Institut Choiseul en 2023. "On souhaite se diversifier pour continuer à grandir, en conservant une certaine forme de pérennité et d’indépendance afin de ne pas mettre en péril la société. Si, demain, c’est plus difficile sur un métier, un endroit, un pays, on peut compter sur les autres", détaille-t-il. Très ambitieux, le groupe suit, depuis 2017, un plan baptisé "Licorne 2025" censé s’arrêter cette année "mais qui sera prolongé deux ans" en raison du Covid-19. "L’idée, c’est de réaliser un chiffre d'affaires d’un milliard et d’atteindre la taille de 10 000 personnes, ajoute-t-il. Nous ne voulons cependant pas atteindre ce chiffre d’affaires coûte que coûte".

Le groupe Berto, devenu au fil des années un méga-loueur, a mis en place tout un panel de services pour les entreprises autour du transport — Photo : Morgan Mirocolo

La marche en avant récente, chiffrée à 230 millions d'euros de chiffre d'affaires supplémentaires sur les trois derniers exercices, n’a évidemment rien d’une sinécure. Dans un contexte économique fragile, sévèrement percuté par l’instabilité politique française, la bonne santé du groupe est portée par la croissance externe. "En 2024-2025, la croissance organique est plus compliquée", reconnaît le président. "Pour ne pas mettre ses œufs dans le même panier" et ne pas dépendre uniquement de l’Hexagone, la société d’Avignon entend poursuivre son développement international qui pèse 10 % du chiffre d’affaires. Le nombre de 106 implantations actuelles en Europe devrait donc continuer de grimper.

250 emplois disponibles

Comme toutes les entreprises de transport, l'Avignonnaise doit faire face à une pénurie de conducteurs (75 % des effectifs et encore peu de femmes) ainsi que de mécaniciens, "d'où l'idée de travailler sur la formation". Jusque-là très discrète et plutôt adepte de la maxime "vivons caché pour être heureux", confie Adrien Berto, l'ETI détenue par un actionnariat familial, avec une petite part aux cadres et quelques investisseurs minoritaires, a compris qu'elle devait s'ouvrir un peu afin de mieux recruter. À ce jour, 250 personnes manquent à l'appel. Le groupe promet pourtant d'offrir de belles perspectives d'emploi dans différents métiers, en plus des chauffeurs, en comptabilité, contrôle de gestion, marketing, informatique : "Avant, nous recherchions plutôt 350 collaborateurs. Nous avons mis des moyens sur la marque employeur en nous faisant connaître. On privilégie le savoir-être, tout le monde est bienvenu…"

La bonne mécanique de l'extension passera forcément, en partie, par une propension à attirer les talents (et les garder). Et, toujours, à la mise en œuvre d'une stratégie d'acquisition "à raison de deux ou trois en moyenne par an jusqu'à présent". Une façon d'avancer pour éviter de reculer en devançant les évolutions numériques et environnementales. Car il n'est pas question, estime le patron, "d'être un leader qui ne voit pas venir les innovations, comme Kodak en son temps."

Avignon # Transport-logistique # Routier # Services de location # Services aux entreprises # Stratégie # ETI