Fin juin, s'est éteinte la romancière et féministe Benoîte Groult, connue notamment pour son essai engagé " Ainsi soit-elle ", qui s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Pour la condition de la femme, c'est une voix qui se tait. Mais dans le même temps, les choses semblent évoluer doucement. Depuis ce même mois de juin, la mairie de Rome a pour la toute première fois une femme à sa tête, en la personne de Virginia Raggi. Aux États-Unis, sur la même période, Hillary Clinton est devenue la première femme investie par le parti démocrate. Et du côté de la France, cette fois, c'est dans les CCI que la donne s'apprête à changer, avec de prochaines élections consulaires qui seront marquées par des quotas de femmes imposés. Plus précisément, une parité hommes-femmes va être exigée, dans les CCI régionales, pour les prochaines élections de novembre 2016. C'est la loi du 4 août 2014 qui le dit. Et le sujet fait déjà beaucoup parler dans les couloirs des chambres de commerce et des organisations patronales. L'occasion de se demander ce que pensent les cheffes et chefs d'entreprise de ces quotas ?
Un mal nécessaire
Pour Isabelle Delcroix Naulais, fondatrice et dirigeante de la société Lidup, dédiée à l'égalité professionnelle entre hommes et femmes, ces quotas sont « un mal nécessaire ». Il faut bien avouer que dans cette course aux élections consulaires, les femmes partent de loin : elles ne pèsent aujourd'hui que 14 % des élus et 4 % des « gouvernants », à savoir des présidents et des membres de bureaux. Et dans la région, certaines CCI font d'ailleurs office de très mauvais élèves, à l'image de celle du Grand Lille qui ne compte qu'une seule femme parmi 55 élus. « On aimerait se passer des quotas mais les choses ne bougent pas toutes seules. À un moment donné, il faut être proactif sur le sujet, en espérant que cela dure le plus longtemps possible... », souligne encore Isabelle Delcroix Naulais.
De son côté, Florence Thévenin, présidente de la délégation FCE (Femmes Chefs d'entreprise) Artois, et probable candidate à ces élections, renchérit : « Je ne sais pas si ces quotas sont une bonne chose mais ça semble être une nécessité face à des habitudes prises. Les instances de décision sont aux mains de la gent masculine, avec des hommes qui ont un certain âge et qui ont pris des habitudes de fonctionnement avec leurs réseaux. Et quand les femmes arrivent, c'est compliqué pour elles d'entrer dans ces réseaux ». Et ce n'est pas Emmanuelle Ollivier qui dira le contraire. Dirigeante de l'agence Manala (Tourcoing) et candidate potentielle, elle donne le ton : « Je pense candidater. J'en ai fait part à Isabelle Hottebart, présidente de FCE Grand Lille et à Philippe Hourdain, président de la CCI Grand Lille. La difficulté, c'est de comprendre le fonctionnement de la chambre : en étant intéressée, par qui faut-il passer ? C'est un microcosme assez fermé ».
Ces dirigeantes qui n'osent pas
« Il faut que les femmes bougent et osent ! », lance Isabelle Delcroix Naulais, qui compte bien elle aussi faire acte de candidature. Car même si ces messieurs occupent le devant de la scène consulaire, cela ne constitue évidemment pas la seule explication à la faible représentation des dirigeantes parmi les élus. « Globalement, les femmes dirigent de plus petites structures que les hommes ; il faut qu'elles se sentent légitimes », explique Isabelle Delcroix Naulais. Des propos que confirme Emmanuelle Ollivier : « Initialement, on n'ose pas candidater. On se dit "je suis jeune" et on a la sensation d'être toute petite par rapport à ces grands bonshommes qui sont là depuis des années. On se demande ce qu'on va pouvoir leur apporter », avoue-t-elle. Un ressenti qui est commun à beaucoup de dirigeantes et pourtant, elles ont bel et bien leur place dans ces institutions : « Aujourd'hui, entre les fusions ou les réductions de budget, il faut imaginer de nouveaux modèles pour les CCI et les femmes apportent un oeil neuf », argumente Isabelle Delcroix Naulais. Il est un autre frein qui revient souvent : celui du temps. « Il faut démystifier l'engagement que cela représente », déclare la dirigeante de Lidup, qui est d'ailleurs intervenue en ce sens auprès des dirigeantes membres de l'association FCE Grand Lille. « J'ai créé mon entreprise en 2011. Au début, j'avais d'autres chats à fouetter. Quand on crée, on a des oeillères mais à présent je ressens le besoin de m'ouvrir », témoigne de son côté Emmanuelle Ollivier. Elle précise aussitôt : « Mais je reste avant tout cheffe d'entreprise. Je suis aussi jeune maman mais en jaugeant bien les choses et avec une bonne organisation, cela me semble possible. Certains mandats sont moins chronophages que d'autres et l'essentiel c'est de faire de la qualité, pas de la quantité. »
Des messieurs sur la touche
« Devant nous, tout le monde le prend bien mais je ne suis pas sûre que tout le monde y adhère... », sourit Isabelle Delcroix Naulais. Certains dirigeants vont bel et bien devoir céder leur place, ce qui ne sera forcément pas du goût de tous. « La limite d'âge qui a elle aussi été instaurée va naturellement laisser des places », note encore la dirigeante de Lidup. Mais il n'est pas possible de compter uniquement là-dessus, comme en atteste Frédéric Motte, président du Medef Grand Lille : « C'est un mouvement qu'on salue mais la mise en oeuvre n'est pas forcément simple. Sur la liste de Lille, je vais devoir me séparer d'un grand nombre d'hommes au demeurant compétents et c'est compliqué à annoncer quand vous avez en face de vous des gens impliqués et disponibles. C'est un mal nécessaire pour lancer une dynamique... ». Il regrette toutefois la notion de parité totale : « Les femmes représentent 30 % des chefs d'entreprise : il eut été plus équitable de respecter cette proportion pour les élections de la CCI régionale. La CCI Grand Lille va élire 78 membres et devra ensuite envoyer 38 binômes à parité, donc 38 femmes, pour les élections régionales. Les femmes doivent donc représenter 50 % de ses membres élus... D'autres CCI seront en revanche moins impactées, comme l'Artois qui devra envoyer à la CCI régionale 6 binômes à parité, donc 6 femmes, pour 60 membres élus. » Pour d'autres, au contraire, cela ne va ni assez vite ni assez loin. C'est la position défendue par Eva Escandon, dirigeante de l'entreprise industrielle SMSM à Dunkerque : « L'enjeu des élections consulaires n'est déjà plus dans la parité, puisqu'il y a une législation pour cela, mais dans le fait d'obtenir des places dans la gouvernance car les places de pouvoir restent détenues par des hommes. L'année dernière, en France, il y a eu 6 femmes parmi les 150 présidents de CCI. On a encore du boulot ! »
Il y aura bientôt beaucoup plus de femmes dans les chambres de commerce régionales. Désormais, la loi impose des quotas. Une redistribution des cartes qui ne va pas sans bousculer les habitudes. Mais qu'en pensent au final les cheffes et chefs d'entreprise de la région ?