Quand vous demandez à Bruno Cavagné s'il se destinait à reprendre la société créée par son grand-père, puis dirigée par son père, il vous répond sans détours: «Non. Le dimanche, mon père trouvait toujours le moyen de nous emmener sur les chantiers en cours», raconte-t-il. Ces sorties dominicales ajoutées aux discussions parentales qui tournaient généralement autour de l'entreprise n'enchantaient guère le jeune garçon qui rêvait de devenir acteur de cinéma. «Ce qui m'intéressait, c'était les langues, les voyages, le sport», explique-t-il. Après avoir obtenu son baccalauréat littéraire, ne sachant pas trop vers quel métier se diriger, il suit les conseils de sa mère et se lance dans des études de comptabilité pendant deux ans. «Il voulait monter un restaurant ou une pizzeria», se souvient Josette Cavagné. C'était sans compter l'empreinte laissée, malgré lui, par l'entreprise familiale Giesper, qu'il intègre en 1990, après avoir suivi une formation de conducteur de travaux. En effet, suite à la disparition de son père et de son frère aîné Thierry, il rejoint sa mère et son autre frère, Patrick, déjà présents dans l'entreprise. Les relations s'avèrent difficiles avec ce dernier. Patrick parti, se pose alors l'épineuse question de la relève. L'encadrement propose une solution: pourquoi pas Bruno ?
Débuts difficiles
À 27 ans, Bruno Cavagné se retrouve donc par un concours de circonstances à la tête de la société Giesper. «L'échec n'était pas envisageable. Si vous échouez, on n'est pas étonné, la troisième génération ayant la réputation de dilapider le capital de l'entreprise. Si vous réussissez, c'est normal», résume-t-il sans états d'âme. Sa tâche déjà difficile s'avère plus ardue que prévu avec l'arrivée de la crise immobilière (début des années 90). Il doit répondre à des questions concrètes et stratégiques telles que «On a dix gars dans la cour qui n'ont plus de boulot, qu'est-ce qu'on fait ?» ou encore «Qu'est-ce qu'on prend comme marges ?». Pour faire face à de telles situations, Bruno Cavagné dit modestement qu'il a eu de la chance. Le jeune homme doit apprendre vite alors sans trop réfléchir, il met la main à la pâte. S'il est soutenu par son grand-père au début et surtout par l'encadrement au fil du temps, le plus dur reste d'être le dernier à décider. «J'ai dû licencier une personne qui était dans l'entreprise depuis 30 ans. Ce fut d'autant plus compliqué qu'elle m'avait vu en culottes courtes», raconte-il. Se faire sa place et développer la société tout en faisant sienne sa culture n'est pas non plus une mince affaire. Pour Édouard Annette, présent depuis 30 ans dans l'entreprise, Bruno Cavagné a su déléguer et a eu l'intelligence de faire confiance aux gens déjà en place. Et si parfois on lui a fait des remarques du type «Pourquoi tu vas travailler dans les Landes, ton père ne voulait pas», il a mené coûte que coûte le projet qu'il a eu très tôt pour l'entreprise: diversifier l'activité (cf. interview ci-contre).
Le modèle du grand-père
«Il a la réserve de son père et l'envie d'entreprendre de son grand-père», constate fièrement sa mère. Ce grand-père, Bruno Cavagné l'a en effet admiré. De cet homme, dont le nom reste encore dans la mémoire des Toulousains (un jardin porte d'ailleurs son nom dans le quartier des Minimes), il a gardé un goût pour le sport mais surtout des qualités humaines. «J'ai beaucoup joué avec lui à la pelote basque, sport qu'il avait découvert à l'armée», se rappelle-t-il. Pour lui, si ses débuts de dirigeant se sont plutôt bien déroulés, c'est notamment grâce à la pratique de ce sport et à un bon sommeil... Le souvenir de son grand-père, c'est aussi celui d'un visiteur de prison, d'un homme qui a créé une Amicale au sein de son entreprise pour aider les salariés dans le besoin, etc. Aujourd'hui, Bruno Cavagné marche dans ses pas, en toute discrétion. «Il n'hésite pas à embaucher d'anciens détenus ou à installer un mobil-home pour des gens du voyage», raconte Ariel Pascual, notaire qui le connaît depuis une quinzaine d'années. «L'argent ne le motivera jamais. Il ne fera pas affaire avec quelqu'un qui ne partage pas ses valeurs», conclut-il.
Imprégné de l'humanisme de son grand-père, créateur de la société de BTP Giesper, Bruno Cavagné, son actuel dirigeant et président de la FRTP, a su conserver la culture de l'entreprise tout en veillant à sa pérennité notamment en diversifiant ses activités.
Marie Lepesant