À 150 ans cette année, Gaz de Bordeaux ne s’est jamais aussi bien porté, enregistrant une croissance de son portefeuille clients de 16 % en moins d’un an. Créé pour alimenter la métropole bordelaise en gaz, il est depuis devenu le 5e fournisseur français, intervenant sur tout le territoire national, derrière des mastodontes : EDF, Engie, Total et l’italien Eni. Auprès des professionnels, Gaz de Bordeaux se hisse même à la 4e place (15 TWh vendus sur le segment à 65 000 clients). Une belle performance pour une PME de 164 salariés.
Sauf que le gaz fossile, qui demeure aujourd’hui l’essentiel de l’activité de Gaz de Bordeaux (1,4 Md€ de CA en 2024), n’a plus franchement le vent en poupe. Pour regarder l’avenir sereinement, l’entreprise a entamé un virage inédit. Dans trois ans, elle vise davantage de clients en électricité qu’en gaz, et 40 % des clients gaz alimentés en biométhane.
De l’électricité verte pour les particuliers
"Depuis un an et demi, on se pose une question : qu’est-ce que l’on veut faire de Gaz de Bordeaux demain ? Réponse : décarboner nos activités, explique Cyril, le directeur général. Quand on vend du gaz fossile ce n’est pas simple."
L’entreprise, filiale de la SEM Bordeaux Métropole Énergie — elle-même détenue majoritairement par la collectivité — a lancé une offre d’électricité verte en octobre 2024. Destinée exclusivement aux particuliers, elle est alimentée par des parcs photovoltaïques, éoliens et dans une moindre mesure par de l’hydrolien, détenus par des producteurs partenaires. Un an plus tard, 35 000 clients ont adhéré. "Nous en visions 30 000. La différence peut sembler faible, mais en pourcentage c’est beaucoup !" sourit le dirigeant.
Une transformation "considérable"
Au sein de l’entreprise, la diversification est une transformation "considérable" de l’aveu du dirigeant. Et les perspectives prometteuses : "la France compte 11 millions de clients pour le gaz naturel. L’électricité c’est 33 millions. Sans parler des nouveaux usages (voiture électrique, etc.)." Gaz de Bordeaux élargit son horizon et rassure ses équipes.
Parmi les réactions des salariés, "certains étaient inquiets de savoir s’ils sauraient faire — nous avons choisi de ne pas embaucher de personnel spécifique — s’il était réaliste d’imaginer que Gaz de Bordeaux prenne une place sur le marché", confie son dirigeant. Un an plus tard, "les plus inquiets sont les plus enthousiastes." Gaz de Bordeaux s’est doté d’un nouveau souffle et d’une activité "porteuse de sens". Même si, assure Cyril Vincent, Gaz de Bordeaux n’était pas en péril a court terme en demeurant uniquement sur le gaz.
40 % de clients gaz au biométhane d’ici 2028
Depuis quelques années, avant d’opérer la diversification vers l’électricité, Gaz de Bordeaux a abordé la question de la décarbonation par le biométhane. "Transformer ce que l’on vend était le plus évident, ce qui bousculait le moins notre savoir-faire", raconte Cyril Vincent.
Gaz de Bordeaux a signé des contrats d’achat de biométhane à long terme, majoritairement avec des groupements agricoles qui produisent à partir des déchets de leurs cultures, mais aussi des stations d’épuration. 45 sites français, dont 29 en Nouvelle-Aquitaine, fournissent aujourd’hui de quoi alimenter ses offres de 20 % de biométhane. "À terme, on ne fera plus que du biométhane mais pour l’instant ce serait trop cher." Parmi les clients gaz actuels, 15 % ont déjà opté pour le biogaz. Objectif : atteindre 40 % d’ici trois ans.
La démarche s’inscrit dans une logique globale : la filière doit bannir le gaz fossile à horizon 2050. "Cela implique à la fois que la consommation générale baisse et que le gaz vert se développe" commente Cyril Vincent. Raison de plus de miser sur l’électricité en parallèle.
Le défi de la notoriété
Le plus grand défi pour l’entreprise "c’est la notoriété", affirme le directeur général. "Faire savoir que l’on existe, que l’on propose de l’électricité et partout en France en nous appelant Gaz de Bordeaux. Sachant que nous n’avons pas les budgets de communication de nos concurrents nationaux voire internationaux." L’entreprise ne troquera pas pour autant son nom. "Une fois que les clients ont compris qui nous étions, notre nom est bien mémorisé", constate Cyril Vincent.
"Il y a bien le Crédit Lyonnais et la Lyonnaise des Eaux…"
À l’époque de sa conquête du territoire national, en 2012, Gaz de Bordeaux avait déjà été surpris. "C’était pour compenser les quelques pertes que nous craignions avec l’ouverture du marché à la concurrence", retrace la direction. Aujourd’hui 85 % des clients sont hors de la métropole. Et parmi les nouveaux conquis à l’électricité, seuls un quart d’entre eux étaient déjà clients pour le gaz naturel. C’est une bonne surprise pour les équipes qui imaginaient convaincre en priorité les connaisseurs de la marque.
Gaz de Bordeaux serait même un atout : un acteur français à taille humaine, basé en province, avec son centre d’appels au sein de son siège social à Bordeaux. "La relation avec le client est différente, moins standardisée, les conseillers n’ont pas de script, assure le dirigeant. Et Bordeaux n’est pas clivant. Peut-être en aurait-il été autrement si nous nous étions appelés Gaz de Marseille !" plaisante le dirigeant, évoquant par ailleurs le Crédit Lyonnais et la Lyonnaise des Eaux, parmi les entreprises affichant un ancrage territorial dans leur nom.
"Ce qui séduit, estime Cyril Vincent, c’est l’offre 100 % électricité verte, 100 % française, les tarifs fixes pendant deux ans et, en ce moment, l’offre anniversaire de 150 euros." À l’inverse de nombre d’acteurs apparus sur le marché depuis l’ouverture à la concurrence en 2007 — dont une partie a depuis disparu — Gaz de Bordeaux peut aussi faire prévaloir sa longévité…
Toujours en situation de quasi-monopole sur son territoire historique
La Compagnie du Gaz de Bordeaux est née en 1875, quand la première concession — confiée depuis 1833 à La Compagnie Impériale et Continentale du gaz de Londres, une multinationale britannique — arrive à échéance. La municipalité de Bordeaux devient pleinement propriétaire du réseau, des deux usines existantes (rue Judaïque et Bastide) et confie leur exploitation à La Compagnie du gaz de Bordeaux. À l’époque le gaz fournit de quoi alimenter l’éclairage public, les gazinières, les appareils de chauffage et les chauffe-bains. En 1919, Gaz de Bordeaux devient une régie municipale. Elle échappe comme quelques-unes à la loi de nationalisation de l’électricité et du gaz en 1946 pour rester sous le contrôle de la Ville, quand la majorité des compagnies privées ont été intégrées à Gaz de France. En 1991, elle opte pour le statut de société anonyme d’économie mixte locale (SAEML).
Quand le marché s’est ouvert à la concurrence en 2007, Gaz de Bordeaux a craint de perdre des clients. C’est ce qui l’a poussé à s’ouvrir à l’ensemble du territoire national. "Nous prévoyions juste de compenser quelques pertes. Nous avons eu beaucoup plus de succès qu’envisagé", indique la direction. Dans les 46 communes de la métropole bordelaise, Gaz de Bordeaux est resté en situation de quasi-monopole (95 % des contrats de gaz). Au point de lui valoir une sanction de l’Autorité de la concurrence en 2022 et un carton rouge du Médiateur national de l’énergie en 2023. L’arrivée d’OHM Énergie (une société parisienne détenue par l’entreprise britannique Nextearth Ltd) en juillet 2025 est "une bonne nouvelle". "La concurrence permet de mesurer au mieux sa qualité", assure le directeur général de Gaz de Bordeaux, Cyril Vincent.
En Chiffres
1875 : Date de création de l’entité Gaz de Bordeaux
164 : Nombre de salariés
1,4 milliard d’euros : Chiffre d’affaires 2024
335 000 : Nombre de clients gaz et électricité en France, avec une augmentation de 16 % en un an. Gaz de Bordeaux est le 5e fournisseur de gaz en France derrière EDF, Engie, TotalEnergies et l’italien Eni.