L’opération est d’envergure. Le groupe Balguerie (500 M€ de CA en 2023, 900 collaborateurs) est entré en mai en négociation exclusive avec l’armateur français CMA-CGM (47 milliards de dollars de CA en 2023, 160 000 salariés) pour acquérir une partie de ses activités ultramarines.
Un groupe tentaculaire
Une belle opération pour ce groupe bordelais à l’actionnariat intégralement familial né en 1930 en tant qu’agent maritime et commercial des armateurs et assurant l’organisation de l’escale des navires.
Balguerie s’est peu à peu étendu à d’autres ports français (Marseille, Le Havre). L’entreprise a développé d’autres activités comme la manutention de navire, le transit routier et aérien - avant de conquérir l’export "à partir des années 2000" (États-Unis, Asie, Belgique, Espagne…) et est devenue depuis l’essor des containers un spécialiste de la commission de transport et aux douanes.
"Nous planifions tous les différents segments de livraison d’une marchandise, de son lieu de fabrication à sa destination finale", détaille Patrick Thomas, président du groupe Balguerie. L’entreprise œuvre dans de très nombreux secteurs, de l’agroalimentaire au ferroviaire en passant par l’humanitaire, l’import textile ou encore les matières premières (bois, métaux…).
Le groupe rassemble aujourd’hui une quarantaine d’implantations et une vingtaine de marques sur 25 sites, essentiellement fruits d’acquisitions au fil du temps, sans aucune flotte en propre, fonctionnant grâce à un solide réseau de sous-traitance.
Un deal d’opportunité
Si la filiale marseillaise Transcausse, a effectué le dernier rachat en date du groupe en 2022 (celui d’ITP Pharma, spécialiste du transport de produits pharmaceutiques au Maghreb), le deal portant sur le rachat des activités de Bolloré Logistics est d’une tout autre dimension pour lui.
"Le groupe Bolloré a cédé en 2023 ses activités portuaires et de commission de transport africaines à l’armateur MSC. Le reste de l’activité commission de transport mondiale de Bolloré a été cédé au groupe CMA-CGM, qui souhaitait ajouter un complément à son activité d’armateur", contextualise Antoine Thomas, directeur général de Balguerie.
Là où son groupe entre en jeu, c’est lorsque les autorités de la concurrence européenne et polynésienne émettent un véto à ce rachat, CMA-CGM étant déjà en quasi-monopole dans son activité d’armateur, tout comme le groupe Bolloré en commissionnaire de transport.
330 salariés repris
CMA-CGM s’est donc vu dans l’obligation, pour valider le rachat, d’extraire une partie des activités. Les périmètres concernés sont la Guadeloupe (et Saint-Martin), la Martinique, la Guyane et la Polynésie française. Les activités reprises concernent 330 salariés dont 170 personnes installées en France assurant le bon déroulé des opérations ultramarines depuis Dunkerque, Rouen, Le Havre et Orly. "Les collaborateurs en Métropole sont directement en relation avec les fournisseurs des clients à destination, ils sont là pour fluidifier le service", précise Patrick Thomas.
"Nous nous sommes s’est mis d’accord sur le prix (non dévoilé) et le contexte, il ne reste maintenant plus qu’à obtenir l’aval des autorités de la concurrence", ajoute Antoine Thomas. Un blanc-seing qui devrait intervenir dans le courant de l’été.
Des rachats stratégiques
Balguerie, de son côté, s’est déjà mis en ordre de marche pour accueillir ces nouvelles activités. "Toutes les opérations de croissance externe que nous avons réalisées par le passé étaient des sociétés spécialisées, dans un type de produits ou un pays, capables d’être en totale autonomie financière et avec des équipes déjà organisées et existantes. Nous ne faisons pas de croissance externe pour faire de la découpe ou de la réorganisation", poursuit le dirigeant.
D’où le souhait de reprendre l’intégralité des équipes, qui approvisionnent le secteur en denrées alimentaires, équipements, matériaux de construction… "Le marché est là, les trafics existent et fonctionnent bien, ça correspond à notre ADN et à notre savoir-faire, qui est de faire du sur-mesure."
Renforcer la solidité du groupe
L’opération vient aussi renforcer la solidité du groupe. "Ce sont des marchés sur lesquels il y a une grande stabilité des volumes, avec une courbe presque linéaire. Ils ne sont pas spéculatifs, contrairement, par exemple, aux marchés asiatiques. Les prix de transport sont stables parce qu’il y a peu de compagnies, ce sont des marchés anciens et assez bien installés", raconte le porte-parole.
Enfin, elle permet à Balguerie de prendre une nouvelle dimension toujours plus internationale. "Cela vient ajouter un volume conséquent à nos activités, de l’ordre de 25 à 30 %", ajoutant ainsi un troisième pied aux deux principaux marchés en nombre de containers, à savoir l’Asie (de l’Inde au Japon) qui représentent environ 50 % des flux, et les Amériques (environ 25 %).
Si le groupe était déjà présent aux Antilles depuis 40 ans, c’était "à bien plus faible dimension", confirment ses dirigeants, assurant une activité pour un gros client historique dans la téléphonie mais sans site physique installé (contrairement à la Réunion où Balguerie réalisait déjà des volumes "significatifs").
Assurer la continuité
L’organisation de ces activités va-t-elle être chamboulée ? Pas tant que cela, si l’on en croit les principaux intéressés. "Le personnel métropolitain sera hébergé dans une société à part, directement sous la holding du groupe, mais sans mixité pour respecter une certaine continuité des opérations. Elle se nommera Balguerie Outre-Mer, et sera composée de différentes sous-branches correspondant aux différentes sociétés présentes dans les quatre destinations", révèle Antoine Thomas.
"La gouvernance restera familiale. Je prendrai la direction globale de Balguerie Outre-Mer. Jérôme Bordes, entré dans la société depuis deux ans et aujourd’hui directeur du groupe, prendra en charge la transition et toute la partie support."
Le groupe, qui a recruté quasiment 100 personnes entre 2022 et 2023, dépassera ainsi largement le millier de collaborateurs, dont le cœur de métier reste associé au secteur maritime.
Nouvelles synergies
Sous condition des signatures en bas de page, le commissionnaire a déjà de la suite dans les idées. "Cette opération pourrait être l’occasion de réfléchir à la structuration globale de notre groupe, pour y ajouter de la transversalité, notamment en uniformisant nos systèmes d’information", glisse Patrick Thomas.
"Cela pourrait aussi être une opportunité pour, plus tard, réfléchir à d’autres évolutions. Par exemple, des mises en commun d’entrepôts, des investissements potentiels sur des opérations logistiques dans une optique de mutualisation", termine son binôme. "Mais nous sommes prudents, nous y allons pas à pas."